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Ce qui s'enfuit


Éditions Gallimard, collection "L’Arpenteur".

 

 

Un recueil de trois nouvelles sur le sentiment fragile et douloureux de la perte, du temps qui passe plus vite au féminin. Dominique Barbéris évoque principalement des femmes, plus très jeunes, qui se retournent sur une tranche de vie et cherchent à revivre les sensations furtives d’un bonheur enfui. Dans Scène sur Loire, un homme et une femme, anciens étudiants amoureux, mangent dans un restaurant. Ils se revoient longtemps après, chacun marié de son côté, presque étrangers. L’homme a fixé ce rendez-vous pour dire combien elle fut lâche, égoïste et responsable de leur séparation dont il souffre apparemment, malgré son air intouchable et fier de celui qui a réussi. Elle regrette d’être venue et s’évade à travers d’autres échos qu’elle trouve dans le paysage. L’orage éclate dehors, ses digues intérieures cèdent. Elle pleure, dignement, s’enfuit en pensées sur la Loire, si large, portant en elle le grand gisement vide et doré du ciel… En Suisse, Dans L’Oberland, une fille dont la mère est mourante, offre de sa part à une ancienne amie des photos en noir et blanc d’antan, lorsqu’elles vivaient d’insouciance, en Afrique, à Douala. L’image d’une femme souriante et gaie tant louée par l’agonisante s’efface devant celle d’une dame mûre, quelques « petites infirmités de la vieillesse naissante sur le visage ». Marquée par un amour mort-né - un médecin militaire décédé dans un accident d’avion - elle se tient sur la réserve, à la fois défiante et courtoise, habitée d’un deuil non consolé. Elle se confie, doucement, puis s’épanche, et leurs pleurs communient. Elles se quittent et s’enfoncent dans le froid et le brouillard, une lumière laissant un halo blanc sur le lac noir. Enfin, Ce qui s’enfuit est une forme de clin d’œil à Mrs Dolloway de Virginia Woolf. Nous suivons la journée d’une émigrée tchèque en France. Entre courses, promenade, visite à sa mère vieillissante, une question lancinante plane : a-t-elle bien fait de préférer un époux stable au soupirant neurasthénique dont elle a aujourd'hui la nostalgie ?

Cet album photo aux couleurs jaunies par le passage du temps est d’une beauté rêveuse. Une promenade douce et mélancolique sur les franges sensibles de la vie qui aurait pu être, sur les souvenirs d’enfance qui n’intéressent plus personne, blessent, tremblent en nous comme tremblent les feuilles fanées sur les vieux films d’amateur. Par de lentes descriptions, des détails minuscules glissés subtilement – qui pourraient sembler anodins et sont essentiels, elle insuffle une force incroyablement vivante à cette dérive songeuse sur un passé délicat. Tout en jouant, comme à son habitude sur les dialogues au bord du cliché, c’est en humectant son pinceau de peintre impressionniste que l’auteur colore ses tableaux crépusculaires, des water coulours à la Turner qui rendent une atmosphère brumeuse propice à la contemplation. «Le soleil jaune du soir brillait au-dessus du fleuve comme l’or des peintres byzantins ; sa lumière était un peu au-dessus et en dessous de la ligne de la surface si bien qu’on ne savait plus, dans cet éblouissement, où commençait le ciel, où le fleuve finissait.» Bien que désemparées devant ces instantanés défraichis, ces femmes en quête de sensations perdues, dépossédées d’un bonheur qui s’enfuit, s’enfuit, sauvegardent dignement les apparences. Dominique Barbéris travaille tout en finesse, en glissements successifs, en touches de couleurs patinées et peint merveilleusement le vertige de l’introspection mélancolique. Sa matière est la lumière qu’elle décline musicalement en autant de variations que d’ombres qui suggèrent la manière dont les femmes prennent conscience de ce qu'elles ont laissé échapper dans le temps. Le mystère du désir non assouvi est si bien décrit en touches nostalgiques, qui se fondent dans une nature très présente, que le lecteur demeure songeur, emmitouflé dans une douceur apaisante. Pourtant, il s’enfonce lui aussi dans l’épaisseur du temps, avec ses propres imperfections, erreurs, déceptions, mensonges, espérances, projections qu’offrent cette lecture. «La vie a le pouvoir de nous faire tant de mal, me disais-je, et quelquefois, comme si cela ne suffisait pas, nous en rajoutons tant nous-mêmes.» D’une simplicité trompeuse, la plume ciselée de Dominique Barbéris ravira plus d’un lecteur sensible à la musicalité des mots et à la mélancolie du temps qui ne fait que passer, et s’enfuit, s’enfuit.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.

 

 

 

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