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Le Temps des Dieux


Éditions Gallimard, collection "L’Arpenteur".

 

 

En 1960 en pays flamand, c’était Le Temps des Dieux, comme dans l’Iliade quelques siècles avant. Une petite fille évoque son enfance, celle où cohabitent de façon singulière et parfois propice le monde des enfants et celui des parents. Entre les voix de l’ordre et celle des damnés, des tyrans et des sans-culottes, des marâtres et des orphelins des contes, la relation instaurée rappelle ce que les grecs disaient des relations entre les dieux et les hommes. Cette petite fille qui a grandi raconte, longtemps après, depuis sa hauteur de gamine, sa vision du paysage de l’enfance dans le monde des adultes. « Dans le monde, chaque fois qu’une catégorie d’êtres existe, il y en a une autre, spécialement créée pour lui faire mal. » Cette prise de vue originale choisie par Dominique Barbéris nous sauve d’une lecture mièvre et insipide et nous fait entendre une voix sensible, curieusement proche de l’oreille adulte.

En deux parties distinctes, la narratrice partage des moments universels qui évoluent en même temps qu’elle. Dans Intérieur flamand, les contours sont flous, elle n’a pas d’âge car probablement trop jeune pour s’en souvenir. Elle voit le monde à travers la lumière, le brouillard, le froid de cette province du Nord plombée de fumée et de ciel gris qui ne devait que rarement devenir bleu, de sa peur panique des chiens, des sensations olfactives, gustatives, visuelles, physiques. La peau repoussante du lait dans le bol du matin. Un corps qui grandi trop vite avec des jambes molles, « lestées par des chaussures orthopédiques comme les sabots des petits ânes ». La rentrée scolaire, avec le coiffeur obligatoire, la trousse remplie, le Bled et les sanctions rédhibitoires à l’arrivée du carnet de notes. L’opération des amygdales par le docteur qui lui faisait tirer la langue et tousser, ce qui faisait ressortir le silence. Les jeux au bac à sable, l’arrivée des nouveau-nés dont on est jaloux et tous ces moments importants qui rythment une jeune vie et marquent la mémoire une fois grand. Son enfance protégée défile avec ses modes vestimentaires, les grimaces à l’arrière de la « DS aux phares qui tournent », les moustaches d’Ovomaltine et les Choco BN rognés d’abord aux quatre coins, Zorro et Thierry la Fronde à la télévision, le p’tit cheval blanc dans le mauvais temps de Brassens l’amènent doucement au souvenir des Fiançailles des grands, deuxième partie de ce récit mélancolique… Sensible, elle aime et se souvient d’autant mieux de cette attente vague, de cette solitude au milieu des jeux des autres remplie de petites choses exquises qui ne sont plus, que ces scènes banales revêtaient une autre signification à hauteur des parents, ces donneurs d’ordre. Elle continue sur un ton chuchoté, fragile et souvent drôle, à nous conter une perte, une absence que seule sa mémoire et son écriture sobre, souple et sûre, restitue avec talent. « Certains souvenirs sont une pente qu'on ne remonte jamais. » Pour en apprécier toute la saveur, le lecteur adulte doit abandonner son statut de grand et se mettre à son niveau, tomber ses défenses de dominateur raisonnable afin d’entendre la voix de l’enfant qui aimerait avoir un peu plus d’attention que ce qu’il mérite : le pardon, l’indulgence, la grâce. Il n’y a pas de miracle car les dieux, inconsistants et légers, oublient souvent leurs promesses et leurs menaces, obligeant l’enfant philosophe à faire l’âne pour avoir du son. C’est ce monde qui se veut merveilleusement autonome, ténu et cruel, que Dominique Barbéris évoque avec émotion. Un monde tremblant et vulnérable, qui cherche ses marques, une image à bâtir sans fausse candeur. Elle le fait très bien, s’éloignant des clichés avec une teinte d’humour, navigant sans cesse entre la mélancolie, la cruauté et la drôlerie. Derrière les rituels qui scandent l’enfance et ses apparences délicates, Le Temps des Dieux est un roman violent à mettre en toutes les mains car il pousse les petits et les grands à écouter, à se pencher sur cette écriture faussement simple et affinée pour entendre cette voix qui a des choses importantes à dire afin qu’on ne l’oublie pas. Celle de Dominique Barbéris, dès son deuxième livre, est déjà juste et vraie. Cet ouvrage aurait pu figurer dans la collection « Haute Enfance » de Gallimard et s’en serait trouvé à sa juste place, je crois.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.

 

 

 

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