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La Ville


Éditions Arléa, collection "poche".

 

 


Arléa a l’heureuse initiative de rééditer en février 2009 ce premier roman de Dominique Barbéris paru en 1996. Je découvre donc, à rebours, la romancière de L’Heure exquise (publié deux ans plus tard) et note une grande similitude entre ces deux ouvrages. Même espace temps, le crépuscule, le soir. Même prise de vue fragmentée à travers des silhouettes qui se croisent sans se voir ou des personnages qui se rencontrent vraiment. En monologues introspectifs et dialogues flirtant allègrement les clichés, les destins s’éclairent un à un, comme les lampes d’une ville, la nuit. Seuls les espaces lieu et saison diffèrent, puisque nous passons de la chaleur étouffante d’un village l’été à une ville de province au bord d’un fleuve, en automne et sous la pluie.

C’est là que s’effectue toute la différente et c’est prodigieux de beauté ! Dominique Barbéris joue sur ce changement de lumière pour traduire une douce mélancolie, une curieuse sensation de nostalgie — presque physique — qui l’habite, tantôt heureuse tantôt dépressive, qu’elle camoufle souvent par de l’humour et du saugrenu. On retrouve pleinement l’artiste peintre qui a donc toujours su déposer d’un trait sombre une ombre au tableau ou l’égayer d’un trait d’esprit. Entre esquisse passagère et description profonde, Dominique Barbéris maîtrisait déjà les subtilités de la langue pour pétrir avec un immense talent les peurs et angoisses inavouées, cerner l’empreinte des déceptions amoureuses, décrire les échecs ruminés dans la solitude ou l’exil mais aussi installer et créer en l’âme humaine cette langueur qui prédispose aux troubles du désir. En dosant les odeurs, couleurs, musiques, elle joue sur la réalité, les nuances, la profondeur de champ, tout en maintenant un flou artistique propice à la rêverie. Au fil des pages, le temps s’écoule, la ville et ses habitants glissent lentement vers une autre face, une face cachée, nocturne, celle des obsessions, des blessures, celle où l’on remue une espérance transformée en vieux souvenirs que le fleuve continue à traverser silencieusement. Les arbres dégouttent d’eau, des poignées de feuilles de marronniers tapissent le mail où les gens se promènent tandis que le jour glisse lentement, inexorablement, dans le sombre des heures avant les lueurs de l’aube. La vie est simple et tranquille dans cette Ville, symbole de toutes nos provinces reculées, celles qui nous habitent et que nous habitons sans nous l’avouer. En déambulant dans les différents quartiers et classes sociales, la géographie de La Ville dessine une province essentielle, intérieure, qui se révèle au long de ce tendre pèlerinage.

Une sensation naturelle, monotone, irrationnelle et désagréable atteint fortement le moral par ce temps de Toussaint froid et pluvieux. C’est le temps de la durée mélancolique de la contemplation mais aussi du bonheur de sortir sous la pluie, des notes de musique qui sonnent comme « une grave rêverie, un souvenir, un amour, un pays qui obsède ». C’est l’heure si difficile entre chien et loup, l’heure des contradictions où la raison finit par reprendre ses droits après avoir fait le tour des passions humaines. C’est l’heure de lire ce premier roman magnifique où « tout alors devient obscur. Ce jour bascule dans le néant. Ce qu’il a produit est infime ; son bilan est douteux. Est-on sûr, même que quelque chose se soit passé ? À peine le contact de l’eau à la surface du trottoir, l’eau remplissant les flaques ; ce mouvement syncopé, répétitif ; ce miroir inlassablement fractionné. Peut-on parler d’un événement ? Cette poussière mouillée, ces éclairs de conscience, ces regrets, ces attentes qui ne se connaissent pas, ne se nomment pas. Vivre. »

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Dominique Barberis.

 

 

 

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