
Le Chant des baleines

Éditions Dupuis, collection "Air libre".
Dans la cacophonie du monde, un homme marche, seul. Un port, une ville. Plus loin, suivant la ligne de fuite d'un chemin de fer, des arbres, et le col d'une montagne qui s'approche, but ultime. L'homme se souvient. Bribes du passé, bribes de vie. Une femme, un soldat, un couple de vieux, des peintures (Goya, Van Gogh), des rencontres, des paroles entendues… L'homme s'interroge. Comment trouver sa propre note dans la cacophonie du monde ?
Edmond Baudoin, ce Niçois sexagénaire au bord du monde, aux traits et aux textes toujours aussi singuliers, livre un récit intimiste en forme de récit de voyage. Dans cet album coloré — chose suffisamment rare pour la relever — il noircit la couleur dans une quête sombre qui s'apparente à une fuite. C'est l'heure du bilan, du retour amer sur soi, avec ses thèmes récurrents : la marche, la perte, la mémoire, le monde et l'homme, les relations de voyage. Cela pourrait être lassant, et, curieusement, cela ne l'est pas. C'est même magnifiquement conté. Le texte, le trait et les couleurs se répondent dans une subtile et violente harmonie. Le crayon de Baudoin est envoûtant. Le dessin est simple, tracé d'un coup, sans reprise, charbonneux, mais il en émane une telle profondeur qu'on croirait davantage à de la peinture qu'à du dessin. Baudoin ne fait pas dans le joli ; ses couleurs jouent sur les contrastes, la fragilité et la violence. Elles sont le reflet d'une émotion sincère, un geste expressionniste rare en bande dessinée. Il dégage un pouvoir d'évocation incroyable. La nature l'apaise et l'invite à l'onirisme. Les lieux traversés se vident peu à peu de toute présence humaine, laissant le seul marcheur au milieu de grands espaces aussi beaux qu'inquiétants, face à une Mère Nature à la fois maîtresse et bourreau. La poésie est au bout du pinceau, de la plume, de la pensée et l'on reçoit ce Chant des baleines comme une rêverie désenchantée, presque désespérée, qui fait flotter. On se retrouve dans une bulle, on se laisse porter par le vent de son histoire, on dérive. Dans ce voyage existentiel, loin du pathos, au coeur de la poésie des formes et des mots, on est chamboulé. L'homme marche, suit sa route, regarde sa vie en face sans trouver de réponses à toutes ses questions, sans un réel espoir. Il veut échapper, s'échapper, et pourquoi pas au bout de cette route, en haut de ce col ? Il nous quitte, avec cette promesse, cet espoir probablement déçu de n'y rien trouver, nous laissant au bord de la route sur une croche noire, une mélancolie insidieuse.
Le monde décrit par Baudoin ne fait pas envie, c'est vrai. On ne peut pourtant lui reprocher sa lucidité et son désir de le fuir. Cette sorte de requiem est émouvante, profonde, dérangeante. Baudoin interpelle, se pose des questions et l'on s'en pose, affrontant nos propres souvenirs, notre vie, un peu perdu. La quête de cet homme est si humaine… C'est une bande dessinée unique et intransigeante, solaire et ténébreuse, concoctée par un auteur résolument à part. Une promenade décousue, parfois confuse, mais toujours poétique et forte. Une grâce et une rage surréalistes qui tiennent chaud.
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Edmond Baudoin.