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On progresse


Éditions Le Dilettante. Dessins d’Alice Charbin.

 

 

Après ces chroniques En province, au style trop riche, lassant par excès de préciosité, je guettais le retour d’Alain Bertrand, me doutant qu’il allait s’assagir, amincir son langage pour nous régaler de nouveau. Ô joie, il revient en pleine forme, il progresse ! Cet étrange homo sapiens franco-flamand, écrivain-entomologiste-exégète du sujet, du verbe et de ses compléments poétiques, nous sert par le menu un mode d’emploi incongru, celui de la traversée de l’âge d’homme encombré d’accessoires in progress, soulignant notre maladie incurable à devenir grands. Cette épidémie qui rend bête et méchant lui offre toute une panoplie de situations cocasses qui, à l’image de Kant distinguant l’anthropologie théorique, pragmatique et morale, font sourire puis rire aux éclats, parfois de tendresse ou de mélancolie. Cette leçon d’histoires sous forme de chroniques renvoie l’homme aux misères de son conditionnement, la femme à l’amour et le lecteur au firmament s’il est sensible à l’humour mordant, à une plume brillante qui effectue des loopings insensés, à une cuisine singulière et personnelle de la langue, travaillée à mains nues comme tout art qui se pratique avec constance et respect – telle la brasse ou la religion.

Alain Bertrand chausse ses lunettes pour y voir clair car le brouillard de ses polders étale souvent du rêve autour des choses. En deux cents pages c’est la fin des haricots, de nos illusions – si tentés que nous en ayons encore ! En quarante-huit saynètes urbaines, chacun en prend pour son grade, épinglé de travers sur un tableau de collectionneur tel un papillon vaniteux pris en plein vol de flagrant délire. Car l’auteur s’en donne à cœur joie, bride rabattue, plume alerte et poétique, ironie tordante et cruauté légère, pour chasser l’insolite sous la crasse de la routine et des coutumes. Prenez votre Ticket, il y en a pour tout le monde : du Marcel au barbecue, à la tondeuse à gazon, à l’élégance voluptueuse et surprenante d’un tirebouchon, à la Barbie au Tupperware, en string ou maquillant amoureusement ses doigts de pieds, au sportif de la balle, à celui en pantoufles – puant de sueur dans son canapé, gardien du temple de la zapette télé – aux vertus de la machine à café dans les administrations. Alain Bertrand tourne aussi en rond entre les allées de la grande distribution pour nous offrir ses plus belles prises. On pouffe, on applaudit son regard acéré, ses angles de prise de vue, ses retournements ou chutes acrobatiques et drôles, ses formulations insolites et inspirées. Lorsque vous saurez que « la ligne de partage coupe la France à hauteur du plateau de Langres : celle d’en bas boit du rosé sous parasol, celle d’en haut consomme de la bière sous parapluie », vous saurez l’essentiel ou presque. Mais allez au bout car ne manquez sous aucun prétexte le « Bonus belge » où l’on apprend que l’éolienne est la cousine du flamant rose, l’enfant naturel de l’oiseau et de la technique, ainsi que « Le Cornet de frites » – mémorable de folie douce et de trouvailles stylistiques, qui aurait pu figurer sans pâlir dans les chroniques égyptiennes de Vialatte.

Pascale Arguedas

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Lire le dossier sur Alain Bertrand.