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Les Villes invisibles


Éditions Seuil, collections "Cadre vert" et "Points", traduction de l’italien par Jean Thibaudeau.

 

 

« Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. […] Son secret est dans la façon dont la vue court sur des figures qui se suivent comme dans une partition musicale, où l’on ne peut modifier ou déplacer aucune note. »

« Il existe dans les villes une architecture visible porteuse d'une mémoire "plastique" et identifiable en tant que telle, marquée par le temps, les guerres, les changements. Ce sont toutes les infrastructures qui la caractérisent. Il existe aussi dans les villes une architecture invisible, masquée par les parcours individuels des hommes qui l'ont traversée. À une mémoire collective se mêlent des souvenirs personnels qui la modifient. Car les hommes qui vivent dans les villes sont porteurs de l'une et l'autre mémoire. En somme, ils inscrivent à travers leur parcours quotidien des signes invisibles qui finissent par modifier physiquement l'architecture de la ville elle-même. C'est par le regard qu'ils posent sur elle que la ville peu à peu se transforme et se construit. » Fabula

Dans l'organisation insolite ou fantastique de leurs abords ou de leurs rues, de leur croissance ou de leurs moeurs, les villes disent - comme en rêve, en tableau ou en apologue - ce que sont, pour leurs habitants, le nom, la mémoire, le désir, le temps, le regard ou le savoir. À la manière des compilations géographiques médiévales, ces nouvelles d'un monde qu'un Grand Khan mélancolique reçoit de la bouche d'un Marco Polo visionnaire, forment un catalogue d'emblèmes. Quand on pousse la porte de cette cartographie subtile et mystérieusement éclairante, on entre dans un voyage imaginaire, celui de l’atlas de villes rêvées portant chacune le nom d'une femme. Au début foisonnent les signes d'un Orient fabuleux, celui du Livre des Merveilles ou des Mille et une Nuits; puis, peu à peu, le répertoire se modifie et reconduit le lecteur au milieu d'une mégapolis contemporaine près de recouvrir la planète. L'exotisme n'y est pas seulement géographique ; on ne sait à quel passé ou présent ou futur appartiennent ces cités. La poésie de ces lieux écrits garde dès leur naissance une saveur de mythe. « Mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède pareil aux lignes d'une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules. » Chaque mot est pesé, symbole d’une mémoire, d’une tranche de vie, sonne plein ou creux, résonne. Les images de la mémoire, une fois fixées, s’effacent ; il n’est pas de langage sans pièges. « Il me semble quelques fois ta voix que ta voix m’arrive de loin, tandis que je suis prisonnier d’un présent tapageur et invisible, dans lequel toutes les formes humaines de la vie en commun sont arrivées à un bout de leur cycle, et on ne peut imaginer quelles formes nouvelles elles vont prendre. Et par ta voix j’écoute les raisons invisibles pour lesquelles vivaient les villes, et pour lesquelles peut-être bien, après leur mort, elles vivront de nouveau. » Un régal !

Pascale Arguedas

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