
L'Amour c'est beaucoup plus que l'amour

Éditions Livre de poche
Rien que le titre est une invitation à la lecture. Un moment de paix qui réchauffe, imprègne, embellit. « Ce livre fait de parcelles choisies par moi, et dont je suis deux fois l'auteur, m'apparaît tout à coup comme un puzzle insidieux où se composerait un visage ; peut-être le plus secret de mes livres, pourtant plein d'aveux, et que je dédie à mes intimes. Choisir, c'est se livrer », dit Jacques Chardonne en préface. Il a eu un jour l'ingénieuse idée de composer lui-même ses propres morceaux choisis. Il extrait donc de ses livres des phrases qui ont l'air de pensées. Mais, comme il est avant tout poète, ses réflexions deviennent des rêveries. Toute son œuvre passe par l'affirmation de cette phrase tirée de Pauline (le deuxième volet des Destinées sentimentales) : « L'amour c'est beaucoup plus que l'amour. Il y entre toujours autre chose, l'esprit après les sens, l'âge, la douleur… » Et tout le reste y est mystérieusement accroché.
Chardonne est un calme. Comme lui, sa littérature est sage, lente et sereine. Conteur à la plume légère, élégante et limpide, il aime les métaphores, les images inévitables et pourtant inattendues, la rigueur excessive, les choses simples mais inexplicables. Chardonne est un moraliste paisible qui ne défend aucune thèse. S'il n'hésite pas à tirer de son expérience des idées générales, il reconnaît volontiers que ces idées peuvent être mises en échec. Il a seulement choisi « des pages qui me plaisent parce qu'elles me rappellent des images qui furent ma découverte ». Sa quête est celle du bonheur, qu'il rencontre dans toutes les formes de l'amour : le coup de foudre, l'amour fidèle et durable, l'amour de jeunesse, celui de l'âge mûr, et l'amitié, cette autre forme d'amour majeur. « Hors de l'amitié, de l'amour et de quelques liens de sang, je ne veux pas savoir ce qu'on pense des hommes. Si on ne peut les aimer, qu'on ne m'en parle pas. » Loin du cocooning, c'est tout autre chose qu'il évoque. Il s'agit bien de vivre même si la paresse et la rêverie y sont nécessaires car il faut les mêler à sa vie pour en prendre conscience. Cet homme est un poète solitaire qui accepte la vie comme elle vient. Il a le regard de celui qui sait voir les choses invisibles, sentir l'inexprimable grâce à sa grande sensibilité. On trouve en lui l'expression d'une connaissance presque asiatique de l'homme. Une approche, non pas fataliste, mais déterministe ; une vision sage de la vie : « Il nous manque le commencement de la sagesse : aimer le plaisir. Celui qui saurait reconnaître les vrais plaisirs et qui pourrait les goûter se contenterait de peu. Mais le plaisir ne s'obtient que dans la sagesse et l'humilité, cultiver son jardin comme disait Voltaire. Parce que le bonheur c'est l'acceptation de la condition humaine, toutes choses que l'arrogance moderne a oubliées. »
Nul ne peut dire comment se compose un bonheur. Il n'y a de recettes pour personne, il y en a tant, si différentes. Et comme rien de précieux n'est transmissible, une vie heureuse est un secret perdu. Ce que l'on peut affirmer par contre sans risque d'erreur, c'est que « la vie ne supporte pas de raccourcis, elle a besoin de toute la pensée d'un être, de sa mémoire, de son recueillement. Aux évaporés, elle ne donne rien. » Certains écrivains parviennent, par leur tranquillité et leur poésie, à transmettre bien plus qu'une recette : le calme d'une lecture bonheur. Jacques Chardonne est l'un des leurs : « Quelle chose étonnante que l'homme ! Voilà, je crois, ce que j'ai voulu dire dans mes romans. Je l'ai dit de mon mieux, avec beaucoup de respect pour le langage qui est aussi un mystère. »
Ce petit livre est un trésor. Partagez-le, pas trop fort…
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Jacques Chardonne.