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Monsieur Henri


Éditions Mercure de France, collection "Bleue".

 

 

En 1950, peu de temps avant de mourir et après la naissance de son fils, Henri Calet (1904-1956) écrivait Monsieur Paul. Une sorte de testament, d’un mort à un vivant, adressé à Paul, Pierre ou Jacques, à nous, en somme. Une confession au mitan d’un siècle qui n’a su qu’exhiber la laideur. Au dépends de petites gens, miséreux et sans belle histoire, Calet, grimé en lâche et bardé de petits bleus, livre dans une concision allusive personnelle une version pathétique des choses vues, de l’actualité navrante comme l’est toujours l’actualité avant le tamis de l’Histoire et de « quelques pensées adventices qui me sont venues et de quelques réminiscences et aussi à relater deux ou trois menus faits dont j’ai été le témoin, ce qui te donnera une idée de l’ambiance de l’époque et des préoccupations de nos compatriotes en cet été déclinant. » En 1990, Pierre Charras, admirateur inconsolable de Calet, prend à son tour la plume et lui répond à l’envers. Lettre d’un vivant à un mort, ouvrant ainsi un écrin littéraire où l’on a enfoui la grâce d’un « écorché souriant », d’un hors-la-loi, secret et laconique, d’un sans-papier de la chronique ambulatoire qui mérite de passer dans l’éternité littéraire.

Les lecteurs de Calet vont se régaler à retrouver Monsieur Henri. Les lecteurs de Charras auront le plaisir de lire une œuvre bien écrite, pleine de charme, d’amitié, d’ironie et de sincérité. Et ceux qui ne connaissent aucun de ces écrivains, seront pris dans un filet maillé de tendresse et de style, sans pour autant comprendre les clins d’œil bienveillants de Pierre Charras qui rend ici un très bel hommage à un de ses pères. Ce ne sera qu’un bel appel du pied pour les plonger dans l’œuvre-portrait de Calet. Évidemment, c’est en marchant dans Paris que tout commence. En s’asseyant sur un banc sous la statue de Gambetta que le souvenir visite Pierre Charras. Il commente l’air du temps, la vie, les gens, la jeunesse, le progrès, l’architecture, les crépis qui semblent avoir conservé quelques lambeaux de tristesses des regards posés dessus par Calet. La vie grelotte toujours, la barbarie, la guerre et la misère courent les pavés et il est ennuyé de lui avouer. Il lui donne la parole en le citant, puis lui confirme : « "Je crois que nous vivons dans le siècle de l’abjection." Aujourd’hui, vous en seriez sûr. » Mais c’est aussi un roman d’amour car le narrateur, à force de suivre les mots de ce Petit Poucet qui retourne en autobus vers les paysages de son enfance, se met à penser égoïstement à lui, à sa vie, à ses amours, à ses morts. Des femmes, un père (lire Bonne nuit, doux Prince), des livres. C’est dire comme le monde peut lui paraître étrange et comme il lui semble naturel de s’entretenir avec un homme disparu depuis Belle lurette, un homme tout « plein de larmes ». Dans la tradition d'Henri Calet, Pierre Charras, entre fiction et vérité, conserve le ton du misérabilisme ironique de Calet. Ce Monsieur Henri, où l’ironie s’appuie sur la tendresse, est plein d’interstices où coule le chagrin avec des cases vides entre les douleurs pour un peu de bonheur et y ranger le sien. « Il y a tant de belles choses dans la littérature et certaines, même, vous laissent parfois tout étourdi d’admiration. On lève son chapeau. Mais on est si rarement bouleversé. »

Prix Alexandre Vialatte 1994 (actuellement prix du Grand Chosier), prix des Deux Magots 1995.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Pierre Charras.

 

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