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La Voix humaine


Éditions Stock

 

 

Une femme seule, dans une chambre en désordre, téléphone à son amant qui vient de la quitter pour une autre. En partant de cette situation tristement banale, Jean Cocteau a écrit une mini-tragédie en un acte — un étrange « monologue à deux voix » fait de paroles et de silences — dans laquelle le téléphone joue un rôle essentiel. « Dans le temps, écrit Cocteau, on se voyait. On pouvait perdre la tête, oublier ses promesses, risquer l'impossible, convaincre ceux qu'on adorait en les embrassant, en s'accrochant à eux. Un regard pouvait changer tout. Mais avec cet appareil, ce qui est fini est fini. » Créé en 1930 à la Comédie française par Berthe Bovy, ce texte a également été joué et enregistré par Simone Signoret. Il a été mis en musique par Francis Poulenc et adapté au cinéma par Roberto Rosselini, avec Anna Magnani dans le rôle-titre.

On reprochait à Jean Cocteau d'agir par machines, de machiner trop ses pièces, de compter trop sur la mise en scène. Il lui importait donc d'aller au plus simple : un acte, une chambre, un personnage, l'amour et l'accessoire banal des pièces modernes, le téléphone. Cette tragédie lyrique en un acte est l'une des pièces les plus célèbres de Jean Cocteau. Dans ce drame de la rupture amoureuse, l'auteur scrute l'attitude d'une femme désespérée qui, par le biais du téléphone qui fait une entrée fracassante sur scène, tente de reconquérir son amant. Elle passe à travers tous les registres de la solitude, de la souffrance amoureuse, mais n'arrête pas de parler. C'est un long monologue poncé de silences. Pendant cette conversation rendue d'autant plus pénible par un système téléphonique encore mal établi (la pièce fut écrite en 1930), cette femme passe à travers tous les registres de la souffrance mais la rupture doit se passer en toute amitié, ils doivent se quitter en bons termes. Enfin, c'est ce qu'il veut lui, pour se donner bonne conscience après sa trahison car il la quitte après cinq années pour en épouser une autre. Elle, elle tient bon, ment, assure qu'elle est forte, qu'elle prend très bien la chose. Ses mots vont dans le sens de l'amant, mais ses gestes, ses larmes contenues trahissent son désarroi. Un mensonge de trop de la part de l'homme la fait craquer et elle laisse, enfin, exploser sa détresse, pleurant, pardonnant, mentant et démentant par amour, sans que jamais les mots sonnent faux. Elle se laisse aller sans pudeur à la douleur de l'abandon, sans colère contre celui qui la laisse seule au monde. Abandonner ? Lutter ? Minute après minute, elle accepte et embrasse tous ses sentiments, toute sa vérité, toute son humanité en un chant qui s'élève dans une plainte éternelle de l'amour trahi. En vivant pleinement la rupture, cette femme accepte une traversée de la nuit nécessaire pour renaître et ainsi, reconnaître la lumière de l'espoir, des amours futurs...

Cocteau disait : «  La Voix humaine, acte inesthétique, acte de présence contre les esthètes, contre les snobs, contre les jeunes (les pires snobs), capable d'émouvoir seulement ceux qui n'attendent rien et ne préjugent pas. Faut dire aux autres : "Ce n'est pas du Cocteau. Pourquoi a-t-il écrit cela ? Un tel pourrait le faire aussi bien et même mieux car il est plus habile." Rejoindre le vrai public qu'on ne trouve qu'à la Comédie française et à Bobino. Grosses recettes. Salle comble. Rappels. Ce n'est pas le public qu'il faut choquer, c'est l'élite ; obtenir un scandale de banalité, entrer au répertoire, tenir l'affiche. » Car le public du nouveau boulevard s'attendait à tout ; il était avide de sensations, ne respectait rien. La Comédie française possédait encore un public avide de sentiments. La personnalité des auteurs disparaissait au bénéfice d'un théâtre anonyme, propre à donner aux œuvres le relief et le recul dont elles jouissent lorsque l'actualité ne les déforme plus.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Jean Cocteau.