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À la source, la nuit


Éditions Robert Laffont

 

 

« J'étais petit. Mon village était petit, je le sus après. Mais quand j'étais petit, il était grand pour moi, grand à me faire peur quand je devais me déplacer d'un bout à l'autre. C'était comme si je devais traverser sept pays et trois continents, autant de mers et autant de montagnes. Comme si je faisais le tour des cieux en hauteur et le tour des terres en profondeur. À chaque cent mètres, je changeais de territoire, je changeais de peau.» Un petit Kurde raconte son enfance dans un village perdu au milieu des montagnes. Village qui semble s'étrécir à mesure que le narrateur grandit et que sa conscience mûrit, tandis que les mystères — l'eau, le soleil, la pierre, et les dangers qui l'entourent — loups, djinns et autres dragons, sont transfigurés en de merveilleuses fables, toute une fantasmagorie éminemment poétique.

Seyhmus Dagtekin livre dans ce premier roman un voyage poétique aux sources des émotions de son enfance. On pourrait dire « roman » comme l'éditeur. Je préfère fable ou long poème, tant cette prose est musicale et pleine de grâce. Un chant symbolique, habité de peurs, de découvertes et de ces croyances puériles qui sont le ferment d'un être en devenir, d'un poète en gestation. Les « grands » dirigent les premiers pas du petit, lui expliquent le ciel, la terre, l'eau, le vent, l'arbre, le blé, la sauterelle, la tortue ou le serpent, dans des histoires relayées de génération en génération et qui prennent leurs racines dans la mythologie ou la vie quotidienne. La nature est source, nourriture, mais aussi disette. Du vécu au fantasme, l'enfant va vivre en communion dans cet espace, écoutant la sagesse des grands et s'inventant un monde au milieu des arcs-en-ciel, des ruisseaux, des étoiles, dessinant ainsi dans la poussière des chemins de son petit village perdu dans la montagne, les premiers fragments de son identité. Chaque signe est une clé mystérieuse dont il lui faut comprendre le mécanisme ou à défaut l'interpréter dans une allégorie ou parfois un cauchemar. Une matière propice à la conquête, à la bravoure infantile, à la constitution d'une aire de jeux et de connaissance. Une succession de cérémonials, de souvenirs qu'il remonte jusqu'à la source, celle de son apprentissage de l'écriture et de la lecture. Dans une langue magnifique, Seyhmus Dagtekin atteint l'universel. L'enfance du poète croise toutes les enfances. Le sens de l'espace, les petites mythologies, les allégories, la vie et les morts, tout est pesé, construit en une succession de cercles concentriques dont l'ultime donne une image panoramique de toute beauté. Un chant magique que l'on peut écouter en boucle sans se lasser, écrit directement en français.

Pascale Arguedas

 

Un court extrait :

« Et à l'ombre d'un de ces arbres, je commençai, sous la surveillance de mes deux tuteurs comme deux anges, à emplir de petits cailloux les premières lettres tracées au sol par le maître. Lettres qui, dans le même mouvement, par cette même tracée, me liaient à la terre, à l'arbre, à son ombre et au vacarme, aux engins, à la source du vacarme qui les avait précédées. Lettres que je ne finis pas de visiter, de l'ombre de ces arbres aux artères qui peuplent mon présent, bouche pleine de cailloux, doigts mêlés à la poussière. Traces que je remplis de lettres avec le loup, la lune, la chèvre, sous des cieux changeants, en passant d'une langue à l'autre, d'un alphabet à l'autre, comme on changerait de monture en cours de route, pour remonter la nuit à la source. »

 

 

L'auteur

Seyhmus Dagtekin est né à Haroun, village kurde au sud-est de la Turquie. Il fait des études d'audiovisuel à Ankara, puis arrive à Paris en 1987, date de sa naissance au français; il a alors vingt-deux ans. Il écrit en kurde, en turc ou directement en français et a déjà rencontré un beau succès critique avec ses recueils de poèmes, notamment Les Chemins du nocturne (Castor Astral), qui lui ont valu le prix international de poésie francophone Yvan-Goll. « La poésie consiste pour moi à embrasser l'être d'un même regard, du plus petit au plus grand, pour instaurer une autre façon d'être ensemble, sortir du rapport de force et de domination pour entrer dans un rapport d'amour où l'autre est la condition même de mon existence. » Seyhmus Dagtekin

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