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Le Film va faire un malheur


Éditions Le Castor Astral, collection "Escales des lettres".

 

 


Merci Monsieur Flipo de nous faire tant sourire grâce à votre humour grinçant et vos personnages ni faits ni à faire ! Déjà dans Le Vertige des auteurs on avait gloussé des rocambolesques aventures d’un écrivaillon ambitieux paumé dans le monde de l’édition que vous passiez à une moulinette toute flippante. Vous nous remettez le couvert dans d’autres univers impitoyables, celui du cinéma, des malfrats et de la publicité, ce cercle fameux des publicitaires que vous avez pratiqué professionnellement, ce milieu plein de promesse, tromperie, séduction, domination, haine et trahison. Vous en connaissez un rayon, semble-t-il, sur l’ambition, l’arrivisme et l’intelligence « toujours suspecte, en France ». On ne vous savez pas aussi renseigné sur les femmes par contre, ni sur les Misérables sortis de prison ni sur votre grande culture littéraire et cinématographique. C’est chose faite, et avec quel bonheur, la vie est décidément un beau roman !

Clara, vingt-neuf ans, mère célibataire, diplômée HEC, est directrice commerciale dans une agence de publicité. Elle partage depuis quatre ans la vie d’Alexis, un jeune réalisateur sorti major de la plus célèbre école française du cinéma. Elle vit sans folie, « a toujours des phrases de mère », c’est pourquoi il ne l’épouse pas. Supporter l’insoutenable légèreté d’être, se contenter d’un bonheur lisse, sans éclats, sans angoisses à partager, ce n’est pas pour Alexis qui aime le risque et… la célébrité. Pour y parvenir, il sera servi car son premier long-métrage ne remplira qu’une seule salle, celle d’une prison où fut diffusé sa Zoubeida l’Africaine. Elle plaît drôlement à un truand cinéphile qui demande à Alexis de réaliser un film relatant exactement sa vie, étant même prêt à la modifier pour qu’elle devienne mieux scénarisable. À son corps défendant, Alexis se retrouve coach du malfrat, s’empêtrant toujours plus à vouloir se défausser d’une situation totalement délirante. Ce malfrat veut tout partager, les casses, son film, sa femme, la culture et l’amitié. En un an Alexis perdra ses illusions, boira, deviendra un homme à femmes, réalisera des tournages foireux mais gardera l’honneur sauf grâce à une très amicale pirouette d’écrivain qui s’ingénie à nous faire rire dans le noir.

Si son livre ne fait pas un malheur, Georges Flipo devrait se reconvertir dans la comédie. Il sait tirer toutes les ficelles pour tenir en alerte, étonner, rebondir, faire un dérapage contrôlé en glissant, de façon impromptue, une répartie stupide (donc drôle) alors qu’il dresse, à en pleurer, un pitoyable éventail de la condition humaine. Au cœur des zéros qu’il épingle avec un humour caustique ravageur — qui fait immanquablement naître un sourire de ravissement aux lèvres — il installe un cœur simple, Sammy le malfrat, qui n’y va pas par quatre chemins. Il a un but, il l’atteint. Les affrontements, intimidations, négociations n’occupent pas son territoire intellectuel. Il aime — la vie, la femme, l’amitié, la fidélité — et tire droit, même s’il faut passer par la case prison. Ce personnage a toute mon affection contrairement à cet Alexis qui gâche sa chance à vouloir se compliquer l’existence. Être trop de gens à la fois tue le bonheur et Georges Flipo excelle dans la description de ce monstre d’intelligence totalement immature, cet orgueilleux qui ne supporte pas l’échec dans une vie de succès, ce ragondin apeuré quémandant un trognon d’affection. Caustique à souhait, l’auteur sait aussi être tendre et touchant, déclarer son amitié ou son amour. Ma palme d’or revient donc à Carla, la seule vraie femme du roman, celle qui allie humour, aplomb, intelligence et sentiments. Cette étude sociologique, des milieux de la publicité et du cinéma, ne constitue qu’un décor car les personnages, même secondaires, jouent naturellement le jeu d’une représentation humaine dans des microcosmes qui tendent à l’universel. Georges Flipo y prétexte le faux pour montrer le vrai, chante le noir en louant le blanc, se moque des « intelligents » en applaudissant subtilement les innocents. Cette histoire est une petite leçon de philosophie hédoniste, glissée l’air de rien alors qu’elle symbolise la profondeur d’une pensée qui occupe en filigrane tout le roman. Un roman noir, drôlement méchant et juste, un livre dans lequel la culture est « un coffre-fort qu’on devinait chez l’autre. Un coffre-fort que chacun devait garder fermé pour être considéré comme à l’aise. On pouvait tout au plus en sortir de temps à autre une petite coupure, presque un échantillon, qu’on laissait sur la table pour que chacun pût se faire une idée du trésor caché. Certains coffres-forts, la plupart sans doute, étaient vides, ou emplis de fausse monnaie. Tant qu’on ne les ouvrait pas, personne ne pouvait le deviner. » Georges Flipo se fait un malin plaisir de les fracturer, en toute légalité. Il les observe, les pille et, tel un passeur de frontières, nous quitte plus riche qu’avant.

Lire le dossier sur Georges Flipo.

 

L’auteur
Georges Flipo est publicitaire. Il est l’auteur de nouvelles dont Qui comme Ulysse (Anne Carrière, 2008) et de romans, Le Vertige des auteurs (Castor Astral, 2007) et Le Film va faire un malheur. Il tient un blog et un site.

Pascale Arguedas

 

 

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