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La Pleurante des rues de Prague


Éditions Gallimard, collections "L’un et L’Autre", "Folio".

 


Sylvie Germain vécut pendant sept ans à Prague dans les années quatre-vingts. En 1992, dans la surprenante et passionnante collection L’un et L’autre de Gallimard, paraissait ce petit livre inclassable et magnifique, en hommage à Bohuslav Reynek (1892-1971), pour qui elle a une grande passion. Imprégnée de l’âme des lieux et meurtrie par une histoire d’amour, elle écrivit La Pleurante des rues de Prague, un vaste poème amoureux dénonçant la barbarie. Ce récit doux et triste est constitué de onze apparitions plus une, la dernière, qui forment les géographies mystérieuses de l’attente, de l’imaginaire amoureux et de la pensée désirante par-delà le renoncement de soi. 

Une femme, une géante au pied claudicant, au cœur pleurant ouvert à tous les vents, qui n’a ni âge, ni nom, ni visage, qui n’est ni fantôme, ni fossilisation du passé, ni prophétesse, cette évanescente au corps de larmes et de murmures, avance dans les rues de Prague, frôle les passants, traverse les vieilles pierres, disparaît puis revient comme un passe muraille. Par on ne sait quel mystère de l’enchantement, la narratrice la sent, la devine, s’en étonne dans un confus remuement du cœur. Le temps de l’apercevoir et de la reconnaître, elle disparaît, laissant sur son passage les effluves d’une odeur, les traces d’une présence poreuse, d’une mémoire douloureuse, d’un regard humide. Celui d’une pleureuse qui boite entre deux mondes, le visible et l’invisible, la chair et le souffle, la poussière et le silence, « passeuse clandestine de larmes mêlées, celles des disparus et celles des vivants », les uns se réchauffant à la chaleur des autres.

Dans ce requiem écrit dans une prose poétique musicale, Sylvie Germain rend hommage à tous les meurtris, aux milliers de noms, de visages, de voix, d’enfants, de juifs, d’innocents, de gens de rien, de vies infimes et de destins minuscules. Grâce à cette géante au pied boiteux, elle sème grains de lumière et lueurs fugaces sur tous les yeux refermés au seuil de la beauté du monde. De la douleur des amants qui ne sont plus aimés, du malheur d’être nés du mauvais côté, de la solitude obsédante des affamés et des esseulés, Sylvie Germain crée une superbe incantation dans une ville qui devient un personnage en soi. La clarté aqueuse des lanternes, les places embrumées, les congères grisâtres qui jalonnent les trottoirs, la neige brune des caniveaux et l’éclat des plaques de verglas qui rompent la noirceur du sol, « déploient d’étranges résonances dans l’immensité du silence et du vide. » Née de la pierre et du bois, du métal et de l’eau, du corps des habitants de Prague, cette présence immatérielle est la mémoire dénuée de gloire de la ville. La mémoire côté ombre, celle qui n’éclaire ni les mythes ni les légendes mais honore les souffrances, illumine les absences où stridule le vide, où chante le silence. La Pleurante des rues de Prague avance lentement dans les pas des morts. Elle avance à rebours dans le regard et la mémoire, reprend le chemin de la vie dans les pas des disparus.

Sylvie Germain dans les rues de Prague, c’est une respiration, un souffle, une musique, une écriture poétique magnifique !

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Pascale Arguedas

 

 

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