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Elle, par bonheur et toujours nue


Éditions Gallimard, collections "L'un et L'Autre" et "Folio".

 

 

Guy Goffette raconte sa rencontre éblouissante avec Marthe, le modèle qui figure sur une toile de Pierre Bonnard (1867-1947) Nu à contre-jour. « Entre la beauté que vous, Pierre Bonnard, m'avez jetée dans les bras, sans le savoir, et celle que vous avez aimée au long de quarante-neuf années, il y a un monde, ou ce n'est pas de la peinture. Il y a un monde et c'est l'aventure du regard, avec ses ombres, ses lumières, ses accidents et ses bonheurs. Un monde en apparence ouvert et pourtant fermé comme une vie d'homme. Les clés pour y pénétrer ne sont pas dans les livres, pas dans la nature, mais très loin derrière nos yeux, dans ce jardin où l'enfance s'est un jour assise, le coeur battant, pour attendre la mer. C'est là qu'il faut aller. C'est là que Marthe m'a rejoint dans le musée à colonnade et m'a sauvé de la solitude et de l'ennui où je mourais. »

« La mort de Pierre Bonnard n'a pas fait grand bruit dans le monde des arts. Bonnard n'a eu qu'un tort, c'est de persister à devenir lui-même, à n'être que soi, mais totalement ; de dire à voix haute ce que la plupart n'osent plus penser : que le bonheur existe, et l'amour et la beauté, que ce n'est ni d'avant ni d'arrière-garde, et qu'il est sacrément bon de ne chercher que cela. Au fond de soi. Tout au fond. On ne se fait pas d'ennemi à meilleur compte. » Une rencontre sensuelle avec le bonheur, avec l'amour, avec la peinture, avec ses ombres et ses lumières. Comme dans Verlaine, d'ardoise et de pluie, cette biographie d'artiste est subjective et admirative : « Elle a l'air échevelé d'une bête aux abois avec cette mèche rousse qui rebique et le minois froissé de rose, et ses yeux de chatte qui disent merci en clignant des cils. Dieu, qu'elle est belle ! » Bonnard fut juriste, pour faire plaisir à ses parents bourgeois, mais il a toujours su qu'il serait peintre. Réputé introverti, lesté d'une réputation d'attardé de l'impressionnisme, cet artiste myope ouvra dans le champ lumineux des couleurs, toutes les fenêtres possibles sur la beauté de Marthe et du monde. « Il y a peu de gens qui savent voir, disait Bonnard, bien voir, voir pleinement. S'ils savaient regarder, ils comprendraient mieux la peinture. » C'est ce que Goffette nous prouve poétiquement dans cet ouvrage, réhabilitant la mémoire de ce peintre dont Picasso fut le plus génial des ennemis. Évidemment, on part aussitôt à la recherche des toiles de Bonnard, on veut comparer, partager, et même si l'atmosphère surannée de ses toiles ne nous emballe pas autant que Goffette, celui-ci parvient magiquement à nous les faire approcher différemment, tant il les évoque avec sensibilité, délicatesse et beauté : « La couleur est une femme qui se gagne lentement, regard après regard, caresse après caresse. On sait tout de suite que ce sera long, un combat sans cesse recommencé avec la lumière. Et qu'il faudra souvent faire mine de baisser les bras, de quitter le champ et de se retirer dans l'ombre, le silence, la solitude. Car il s'agit maintenant de donner des voyelles aux couleurs et que la lumière chante, sur une partition sans fausses notes, pour l'œil qui écoute et se tait. Que la chair enfin se mette à parler du bonheur d'être vive et que nous frémissions de l'entendre rire comme si, jetés dans ses bras, nous étions couverts en un instant de notre feuillage unique et de toutes ses couleurs. »

Grand prix de poésie de la Société des gens des lettres en 1999.

Pascale Arguedas

 

L'auteur

Guy Goffette est né en 1947 à Jamoigne en Lorraine belge. Enfance buissonnière dans les collines, suivies de longues années d'internat dans les institutions religieuses, qui avivent son goût de liberté. En 1969 pourtant, il se marie, fonde une famille, bâtit sa maison et entre dans l'enseignement qui le retiendra longtemps (Eloge pour une cuisine de province). Avec quelques amis, comme lui brasseurs de nuages, il crée en 1980 une revue de poésie, Triangle, qui aura douze numéros et, trois ans plus tard, les cahiers de L'Apprentypographe, qu'il compose et imprime à la main. Cette double aventure s'arrête en 1987 pour faire place aux voyages - Yougoslavie, Québec, Roumanie, entre autres - qui nourriront peu à peu l'oeuvre en cours, tandis que cèdent les premières attaches, révélant un quotidien qui se délite et une mélancolie croissante dont La Vie promise et Le Pêcheur d'eau se font l'écho. Un temps libraire, il finit par s'en aller sur les routes avec le vent. On l'aperçoit à Saint-Omer, Limoges, Charleville. Aux dernières nouvelles, il vivrait à Paris comme passeur de livres en partance. In postface du Pêcheur d'eau, "Poésie gallimard", 2007. Guy Goffette a reçu le Goncourt de la poésie 2010 pour l'ensemble de son oeuvre.

 

Lire le dossier sur Guy Goffette.

 

 

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