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Le Séjour à Chenecé


Éditions Actes Sud

 

Et dans chacune de ces œuvres littéraires ou philosophiques,
je prélèverais les greffons que je pourrais, le moment venu,
enter sur cet arbre unique, jamais vu, [mon] arbre.

 

« J'ai lu sans m'interrompre les soixante-dix-neuf pages de texte du petit livre et j'ai recommencé au début sitôt terminé ma lecture, en prenant cette fois du papier et un stylo pour noter les passages auxquels je savais que je devais revenir, auxquels je ne voulais pas m'arrêter tout de suite parce qu'ils étaient comme trop éblouissants, exactement comme ce qui vous contraint à détourner le regard -, ces passages qui en même temps me bougeaient le cœur, me secouaient, comme une alarme m'aurait appelé à une extrême vigilance, par l'annonce d'un événement décisif quoique encore indistinct, irreprésentable, ces passages, j'attendais leur retour et dans mon impatience je courais parmi les ténèbres de considérations [scientifiques et techniques]. Cette sorte d'alarme me signalait par endroits qu'il y avait là quelque chose qui me concernait, qui me parlait de moi, quelque chose d'essentiel, que je n'avais su ou pu concevoir, que je pourrais découvrir et envisager, regarder de près, lorsque j'y reviendrais dans une nouvelle lecture sans être immédiatement ébloui, sans trembler tout entier d'une émotion inconnue, à faire venir les larmes. »

Ces quelques lignes écrites par le narrateur du Séjour à Chenecé soulignent précisément le sentiment qui m'habite chaque fois que j'ouvre un livre de Jean-Paul Goux, et ce dernier récit d'une centaine de pages, sobre et lumineux, qui clôt la trilogie des Quartiers d'hiver, ne déroge pas à la règle. Un récit centripète, toute en intériorité, un éloge de l'attente où « être en état de patience » — en se mettant volontairement à l'écart du jeu social, en situation d'isolement, en demeurant incognito (ce qui mêle tout à la fois la méconnaissance de soi, la reconnaissance, ce qui reste inconnu, ignoré ou secret) — est une expérience qui pourrait se montrer délivrante, voire, une révélation. Dans la palpitation de l'invisible, c'est l'âme du Temps que Jean-Paul Goux explore de livre en livre et parvient à coucher délicatement sur des pages d'une formidable beauté. Cette prose gracquienne, classique et châtiée, qui respire amplement sur des phrases très longues rythmées par la répétition, les échos et les correspondances, aussi entre ses livres, la syntaxe qui architecture la phrase et lui donne son mouvement, me touchent plein cœur. Autant dans la forme que dans le fond, Jean-Paul Goux montre sur l'épreuve du passage du temps, en effleurant, fouillant, forant avec justesse la profondeur de vérités impalpables, un esthétisme d'une rare élégance.

 

 

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