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La Presqu'île


Éditions José Corti

 

 

Ce volume réunit trois textes d’époque et de factures différentes : La Route, fragment d’un roman entrepris en 1953, abandonné en 1956 ; La Presqu’île, longue nouvelle terminée en 1967 ; et enfin, Le Roi Cophetua. Dérive onirique, errance des chemins et attente chargée de désir féminin constituent les éléments clés de cet assemblage qui n’a rien d’anodin. Unitairement, ces trois textes ne pouvaient être publiés et constituer un livre mais leur réunion restitue tout le sens donné à l’œuvre de Gracq et annonce les ouvrages à venir.

La Route peut légitimement se lire dans la continuité du Rivage des Syrtes et figurer comme les prémices du Balcon en forêt. Les œuvres voisinent sur un même terrain, celui de l’histoire, de la route, dernier vestige d’un monde fini, celui de la résistance ultime d’une cité. La démarche esthétique communique lisiblement avec la mise en scène de l’histoire, l’art poétique se logeant dans la figure du texte. Tout le récit repose sur la récupération d’un rythme par le souvenir et sa restitution au fil de l’écriture. Jeu de correspondances, de figures d’échange, les équivalences sont données : espace et temps, voyage et souvenir, abandon et absence, tracé du chemin et ligne de vie. C’est en cheminant que le narrateur avance dans son récit et que le regard se déplace, glisse le long de l’étroite piste devant lui vers les terres alentour, pour se poser enfin sur les êtres qui hantent ces lieux. Le tracé de la route, les effets de la marche et de la mémoire, guident et rythment la narration comme ils scandent la lecture. L’équilibre précaire se maintient dans une réalité solide mais sans ancrage d’un corps délesté par moment de son poids par un souvenir ou un pressentiment.

« C’est le tissu d’une histoire d’une page qui m’intéresse plutôt qu’une histoire », dira  Gracq en 1970 à propos de La Presqu’île. En septembre, durant les quelques heures qui le séparent de l’arrivée du train et d’une rencontre (féminine avec Irmgard) autant redoutée qu’espérée, Simon sillonne en voiture La Presqu’île de Guérande. L’itinéraire qu’il suit et qui le mène sur les routes nationales puis départementales peut aisément se reconstituer sur une carte. Parfois la description prend une précision quasi photographique. Ailleurs, imagination et souvenir brouillent les lignes. Fortement orienté vers l’appel de la mer à la mi-journée — « que ce fut par le train ou en voiture, jamais il n’était arrivé à la mer autrement que comme un cycliste dévale une côte, le cœur battant du sentiment de l’espace qui se creuse, de tous les freins lâchés, de ce vent soudain dans les oreilles si impatient, si pur, qu’il semble n’être né nulle part » — le voyage du retour, le soir vers la gare, change de sens. La route a perdu de sa dynamique et ressemble à un voyage qui n’est plus sûr de son but. C’est l’imagination pure qui trace alors le chemin dans une prose d’invention légère qui conserve les tensions dramatiques, l’élan narratif et les péripéties d’un « vrai » récit. La plume suit les variations de ton, les multiples ruptures, fêlures, déchirements et revirements provoqués par les subtils caprices du tempérament de Simon. Ces quelques heures d’errance, ces images qui se répondent à distance, cette impatience à tromper l’attente dans un vague va-et-vient des heures, cette flânerie attentive dans un espace et un temps mesurés, cette voix et ce regard uniques font de La Presqu’île un morceau d’anthologie.

En novembre 1917, à la Toussaint, le narrateur du Roi Cophetua se rend à l’invitation étrange d’un ami absent dans une demeure isolée.Il y fait une rencontre féminine imprévue et troublante. L’atmosphère envoûtante d’une fiction insolite plane sur des scènes d’ombres, chargées d’histoire, de morts. Légèrement inquiétante au début, l’histoire tourne lentement et inexorablement au tragique, à la manière d’un conte fantastique d’Edgard Poe. C’est un récit court, mystérieux, sans centre, qui finalement se dérobe. Entre attente tendue et accomplissement, désir charnel et rite, Julien Gracq nous entraîne dans une dramaturgie ambigüe et mystifiante. C’est, à mes yeux, l’un des écrits les plus singuliers dans toute l’œuvre de Gracq. « Mon dessein est de démontrer qu’aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard ou à l’intuition, et que l’ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution, avec la précision et la rigoureuse logique d’un problème mathématique.», dira-t-il en 1972.

Lire le dossier sur Julien Gracq.

Pascale Arguedas

L'auteur

Julien Gracq, mort le 22 décembre 2007 à l’âge de 97 ans, a légué l’ensemble de ses manuscrits à la bibliothèque nationale de France (BNF). Selon les termes du testament de l’écrivain, ce fonds comprend "les manuscrits de ses ouvrages publiés ainsi que ses manuscrits inédits ou partiellement inédits en sa possession au moment de sa mort".
La quasi-totalité des manuscrits de ses grands romans, récits et essais, y figurent donc, sous forme de dossiers de travail et de mises au net corrigées. On y trouve aussi les trente-cinq carnets que l’auteur du Rivage des Syrtes consignait au jour le jour et dont une partie n’a pas été publiée. Selon la volonté de l’écrivain, dont l’exécutrice testamentaire est Bernhild Boié, éditrice des œuvres de Gracq dans la "Bibliothèque de la Pléiade" (Gallimard), cette partie inédite ne pourra être divulguée pendant une période de vingt ans. Les chercheurs devraient pouvoir consulter ces archives à partir de l’automne prochain. Comme le voulait Julien Gracq, qui vivait retiré dans sa ville natale de Saint-Florent-Le-Vieil en Anjou, une copie numérique de l’intégralité du legs sera transmise à la Bibliothèque universitaire d’Angers qui abrite un fonds de documentation sur "l’enfant du pays".

 

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