
Le Cri

Éditions Le Dilettante
Pendant que Calo collectionne les panneaux et que Daniel, le gendarme, se prend pour un rock star au lieu de cueillir les excès de vitesse avec son radar, le narrateur, un jeune homme qui travaille au péage d’une autoroute, aime simplement son travail. Solitaire et ennuyeux, son labeur est propice à la rêverie, à la divagation. Heureux dans sa guitoune, il écoute la musique à la radio tout en ayant une vue imprenable sur l’humanité qui défile à ses pieds : blasés, grognons, sourires pressés, proxénètes, campeurs surfeurs, catins en bibliobus, amoureuses sans le sou, vedettes de la chanson. De péagiste, il glisse subrepticement dans l’univers du paysagiste, celui de l’homme au cœur des tourments de l’âme, jusqu’au jour où Le Cri, un tableau dramatique d’Edvard Munch, volé au musée d’Oslo, atterrit bizarrement dans sa guérite. La rêverie amorce alors une autre courbe, s’élance vers un point de fuite invisible, entraînant le rêveur dans une spirale vagabonde dont seule la fin dira s’il s’en sort vivant.
Ce roman à suspense est une belle galerie de portraits contemporains où les travers sont épinglés avec justesse et humour. Les jeux de mots font la ronde sur l’autoroute présentée comme une métaphore de la vie, un jeu irréel où chacun joue sa partie de qui perd gagne. Insouciant et confiant, poussé par une envie irrépressible, le jeune péagiste suit le courant de ses désirs d’escapade jusqu’à être saisi à son tour par le fameux bruit, glacial et meurtrier, pictural ou vivant, qui terrasse ses voisins de passage et balise son chemin de croix. L’histoire maintient un air de folie douce et d’inquiétude grandissante. Elle est judicieusement construite en boucle, rassemblant, dans un dernier Cri et les toutes dernières pages, des acteurs qui naviguent entre réel et fantastique. Mais lorsqu’on se croit spectateur privilégié à l’abri, narrateur ou lecteur par exemple, situé à un point stratégique, à un pivot du monde, c’est lui qui vous piège par surprise. Ce roman trompe-l’œil, manichéen l’air de rien, écrit simplement, tient en haleine et explose à la figure en un ultime « cri d’amour, de haine, de vie, de mort. »
Pascale Arguedas
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