
Les Jours heureux

Éditions Le Dilettante et J’ai lu.
Avec un désespoir acide et tonifiant, une plume ciselée qui pose des questions existentielles sur la place de l’homme dans le monde, sur la mort et le destin, Laurent Graff, pessimiste joyeux, cynique titillé d’espoir, utilise un ton décalé plein d’humour pour arpenter les chemins de traverse riches en interrogations, recherches, rêveries et folies douces. Cette fois-ci, il lance son goujon dans Les Jours heureux, une maison de retraite privée, où son narrateur, Antoine, a décidé d’habiter. Il n’a que trente-cinq ans, une femme et deux enfants. Difficile d’accepter ce gentil farfelu marié depuis douze ans en procédure de divorce et propriétaire de sa propre tombe depuis sa majorité. Mais la vie étant belle comme un roman, il est adopté après une période d’essai exemplaire, s’assoit sur un banc - position qu’il affectionne pour s’adonner à la contemplation abstentionniste confinant à l’absence - et saisit l'humain à travers l'individu. De son poste d’observation, curieuse marge du monde, il regarde la vie par sa fin et partage entre ces lignes savoureuses sa pêche fructueuse et non miraculeuse.
La mort ne fait pas peur à Antoine. C’est la vie qu’il trouve absurde et souvent gâchée. Il cherche à lui donner un sens et ne trouve rien de mieux qu’une maison de retraite pour faire le point. Il a ainsi une vision panoramique de ce qu’elle est, fut, sera s’il continue le port d’œillères, l’ignorance et l’immédiateté. « Je voulais me laisser flotter doucement à la surface de la vie, faire la planche en attendant de finir entre quatre. » Dans un souci de vérité, il s’efforce au retrait, à l’inactivité, à peser le moins possible sur terre afin qu’elle lui soit à son tour légère. Il discute avec Al’ (Alzheimer), sa mémoire, regarde courir l’alcoolique Bébel avant d'assister à son ultime plongeon dans la bouteille, supporte les visites de Christine l’infirmière qui le chevauche en douce - singulière façon de distribuer des placébos, accompagne le groupe vermeil à une sortie pas piquée des vers au zoo de Thoiry, se rend chaque mois sur sa pierre tombale où il fait graver des épitaphes à son effigie (« Me voilà mort et enterré comme si j'avais vécu »), emprunte la Renault 5 Turbo 2 bleue de Francis pour aider Mireille, une petite vieille condamnée, à réaliser son dernier voyage au bord de la mer. Sans oublier les discours des politicards véreux en mal de votants, les fêtes foireuses et magiques de Noël, l’atelier poterie…
Plein d’une saine irrévérence et d’une profonde tendresse, Laurent Graff nous fait rire et heureusement méditer sur l’intérêt de vivre. Où est la vérité, en existe-t-il une ? Comment justifier nos vies, envies, amours, désirs ? Tel un Bouddha occidental sous son figuier, l’auteur s’interroge sur son banc, observe des échantillons humains pour tenter de trouver un sens acceptable noble, une bonne raison de continuer… à écrire ? Certainement ! Il est des raisons plus absurdes pour suspendre le cours ordinaire des choses. Cette parenthèse littéraire brillante — réclusion volontaire pour écouter se déliter la petite mécanique de la vie — est un bonbon acidulé à consommer avec modération si vous n’êtes pas en grande forme. Le ton est enlevé, vif et provocateur. On ne s’ennuie jamais et rien de tel que fourailler le noir pour faire briller une lumière. Laurent Graff observe, drôlement. Il est aux avant-postes, a une longueur d’avance et nous fait profiter de son expérience. Il tente de saisir l’insaisissable, d’entrevoir un destin, un chemin, une perspective au-delà de ce qui lui est donné de voir. Si vous aimez l'humour noir, un style ciselé, poussez la porte de cette maison sombrement rieuse où les comportements et situations sont épinglés avec intelligence et joyeuseté. Les réflexions philosophiques cachées sous le mordant – et parfois la cruauté – vous feront peut-être croquer la vie autrement.
Pascale Arguedas
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