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Il ne vous reste qu'une photo à prendre


Éditions Le Dilettante

 

 

Alain Neigel, la cinquantaine, ne s’est jamais remis de la mort de M., vieille à trente ans. Il a déposé son Mamyia 35 mm et leurs souvenirs heureux qu’il portait toujours en bandoulière. Refusant d’immortaliser qui que ce soit, il vit depuis dans la tristesse, dans l’attente et la quête, sans illusions ni insouciance. Sa dernière conquête, Clara, affiche une sage et méritante résignation. Elle l’accompagne trois jours à Rome et parvient même à lui faire prendre des photos de leurs instants à deux. Heureux de cette fuite, ils arpentent les rues, tombent sous le charme des italiens. Tous les chemins menant vers nos propres destins, une étrange rencontre l’obligera à prolonger son séjour, seul. Poussé par une nécessité inconnue, intrigué et attiré par la proposition d’un homme au manteau beige croisé dans la rue, il relève le défi : Vous avez une dernière photo à prendre, le choix de l’appareil et le temps qu’il faut. Laquelle prendriez-vous ? Ils seront cinq inconnus à jouer le jeu : Alain Neigel, Natsume Issa (un carpiste japonais), Marina Klee (un ancien top-modèle), Eros (qui vient de Bilbao et cherche la femme de sa vie) et « l’homme à la chemise bleue ». Cinq candidats pour une épreuve, tous volontaires pour un parcours initiatique. Le voyage les mènera au bout d’eux-mêmes. Qui tombera à l’eau, qui restera sur le bateau ?

Étrange Laurent Graff qui aimante par ses différents Cris venus de l’intérieur. Il y a de plus en plus de « réalisme magique » dans ses livres - si l’on veut rester dans le cliché de cette fameuse dernière photo à prendre. Jeu, ultimatum ou prétexte littéraire à remuer le couteau dans les failles afin d’éclairer subtilement nos vulnérabilités ? De l’onirisme à l’existentialisme, l’auteur mitraille sous toutes les focales, tendant vers la métaphysique et le mystique tout en restant simple et captivant. La nature humaine est superbement complexe sous sa plume élégante, parfois humoristique. Il trace des lignes indistinctes qui serpentent dans la nuit blanche des désirs inassouvis. Renoncer, rester dans la nébuleuse, en finir, se découvrir, continuer le voyage ? Les âmes errantes qu’il met en scène voguent entre hasard et destin, à bord d’un vaisseau fantôme qui va les mener jusqu’au bout de leur nuit. Bordés de rêves, entraînés dans des prolongements insoupçonnés, ils vont chacun passer (ou pas) cette épreuve. L’écrivain brouille les pistes en plongeant le lecteur dans une légère zone de turbulences, dans une brume blanche délicate et indistincte, un monde imaginaire à bonne distance du réel, dans une sorte d’hallucination où le vide appelle une mise au point et la révélation d’un « moi » profond, libre, vrai.

Sur le plus beau des grains — le plus fin, celui qui capte le mieux la lumière et la restitue dans une résolution pleine de  nuances — Laurent Graff fixe l’indicible de façon étonnante. Le thème est grave, le ton léger, le fond riche, ouvert aux interprétations et questionnements. L’hypnose certaine. Nous refermons le livre apaisé, heureux, un peu ailleurs… Pourtant : « Derrière chaque photo, par-delà le plaisir et la joie, il y a la peur, peur du temps qui passe, de sa fugacité, peur de voir puis ne plus voir, vivre puis ne plus vivre, avoir vécu et n'en avoir nulle trace démonstrative, nul souvenir tangible ; derrière chaque photo, il y la peur de mourir, et la preuve de notre mort. » Laurent Graff est un magicien qui se joue des mots, de leurs doubles entrées et de leurs sonorités. Il reste à la périphérie du mystère sans jamais toucher au cœur, nous laissant faire notre travail de lecteur. Si vous aimez être surpris en douceur, faire un voyage plein de grâce, déambuler dans un labyrinthe d’âmes humaines en plein cœur de Rome, faîtes vous plaisir. Laissez-vous séduire par ce guide imprévisible. Quelle volupté de le lire !

Pascale Arguedas

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