
Voyage, voyages

Éditions Le Dilettante et J’ai lu.
Patrick Perrin, trente-sept ans, est croupier au casino balnéaire de Luc-sur-Mer. Il loge à Caen dans quarante-cinq mètres carrés quasiment vides. Pourquoi vides ? Parce qu’il va partir. Où, quand ? Il ne sait pas. En attendant, il se prépare. Un livre, un couteau, une chemise hawaïenne, un chapeau à fleurs, le tout dans une valise rouge toute neuve. Il collectionne les catalogues de voyage, se fait injecter tous les vaccins de la terre pour être immunisé au cas où. Reste plus qu’à trouver la destination… qui ne s’impose pas ! Il patiente en savourant des gourmandises exotiques aux saveurs ensoleillées – dont celles gratinées d’une maîtresse thaïlandaise, s’essaie à la natation, à la lecture, entasse les billets gagnés à la sueur de ses nuits et dresse la liste des préparatifs en quarante-neuf points, plus un. Les années passent, il travaille, vieillit malgré son air jeune. Il n’est toujours pas heureux dans son appartement qui ressemble à une salle d’attente mais vit en paix car tout arrive, le bonheur aussi, suffit d’attendre. C’est ce qu’il se dit, mais rien n’arrive, le temps passe et rien ne se passe, jusqu’à ce que...
Ce portrait méticuleux d’un aventurier « absurde » qui vit dans le provisoire en attente du vaste monde, d’un sédentaire qui fait des rêves de nomades toujours sur le départ sans jamais partir, est d’une drôlerie exquise. Laurent Graff met en scène un antihéros, un homme ordinaire, sans passion, sans amis, si ce n’est un voisin envahissant porté sur la bouteille. Les gens changent autour de lui, déménagent, se marient, enfantent, surfent sur internet, picolent, vivent. Lui, prépare des années à l’avance une lettre de démission, jouit à distance et pour de bon. Incapable de larguer les amarres terrestres, il demeure pourtant serein car « partir est devenu une habitude, une vie. Partir sans aller nulle part, sans destination, sans même bouger. Être en partance, comme on est de passage. Nous sommes des passagers du temps à bord d’une vie ; partir, c’est mourir un peu. » Il meurt et vit beaucoup dans ces pages grâce à l’humour caustique de Laurent Graff et à sa dérision voire son autodérision (cf. le passage sur les écrivains) qui n’épargne personne et nous fait rire, un peu, beaucoup ! Sous la caricature, se dessine une philosophie contemplative chère à l’auteur. Laurent Graff aime s’attacher aux détails pour élargir l’horizon. Il monte son roman comme un journal de bord, comme on dresse une liste de courses, réduisant l’univers à un fragment, à une portion incongrue saisissable et saisissante. Ses phrases courtes et sarcastiques font mouche, parfois mal (certains seront probablement outrés par le chapitre sur la sexualité débridée) et souvent du bien quand on apprécie l’espièglerie mêlée au cynisme déluré. Un brin cruelle, l’ironie de Laurent Graff lui permet d’écrire des impertinences osées, de glisser quelques subtilités existentielles sous une fausse légèreté et de retomber sur ses pieds dans une chute impeccablement bouclée. Si vous aimez la nourriture de l’âme et les mets à la sauce aigre-douce, vous ferez un bon voyage.
Pascale Arguedas
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