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Essai sur la fatigue


Éditions Gallimard, collection "Folio". Traduit de l’allemand (Autriche) par Georges-Arthur Goldschmidt. Titre original : Versuch über die müdigkeit.

 

 

Mort de fatigue, saine fatigue… que de fatigues et de possibles ! La fatigue enseigne utilement et raconte, et cet essai vise à rappeler à chacun sa fatigue hautement personnelle, celle qui a le pouvoir de faire voir. Fatigue de l’enfant liée à un sentiment de faute, au point de devenir une douleur aiguë. Fatigue intellectuelle de l’adulte qui le rend rebelle ou le fait se rebiffer, s’insurger. Fatigue de l’insomniaque, celle qui consume sa capacité de parler, désunit. Fatigue commune des artisans et des métayers qui rassemble, unit et purifie. Fatigue orgueilleuse de l’écrivain qui le rend méprisant. Fatigue amie qui vous transforme en un seul et unique regard tourné vers les autres : elle remembre, rend reconnaissable. Fatigue érotique heureusement partagée, ou dangereuse lorsqu’elle vise à s’étendre par-delà la fatigue propre en lassitude de l’univers entier. Fatigue utopique, pleine de confiance dans le monde — une espèce de faim qui est une image de la vraie fatigue humaine : elle ouvre, fait passer, ménage un passage pour l’épopée de tous.

Peter Handke raconte les différentes visions du monde des différentes fatigues. Il se penche sur les facettes du vécu psychique de la fatigue, bonne ou mauvaise, du travail physique ou intellectuel, de la souffrance qui accentue la coupure de l'autre, de la dépersonnalisation du fatigué perdu dans une foule, de la fatigue primordiale et nécessaire qui peut être amicale. « A l’heure de la fatigue dernière il n’y a plus de questions philosophiques. Ce temps, c’est aussi l’espace, cet espace-temps, c’est en même temps l’histoire. Ce qui est, devient. Ce qui est autre devient en même temps moi. […] Et le relatif dans le regard fatigué devient absolu et la partie de tout. » Peter Handke illustre merveilleusement l'éventail des relations entre sensation de fatigue, imaginaire et affect. Au fil des illustrations, l’écrivain philosophe s'interroge sur la place de ces éprouvés-images dans la vie psychique et il est passionnant. « La fatigue soudain saisit l'enfant au milieu des siens, puis c'est la fatigue mortelle des cours morts de l'université ; mais il y a des fatigues plus profondes, plus intérieures, séparatrices et révélatrices à la fois. Cette fatigue-là creuse les êtres et leur donne aussi une présence nouvelle : c'est la clairvoyance de la fatigue. Elle peut rassembler pour un moment autour d'une entreprise commune - une batteuse -, mais il y a aussi les infatigables, les tueurs survivants de l'extermination, frais et dispos, et leurs guillerets descendants. La fatigue peut être tranquille mais la fatigue la plus grande naît peut-être à la vue de la cruauté toute simple, quotidienne. La fatigue donne forme au monde, elle aiguise la perception, elle établit une infranchissabilité réciproque entre les êtres, mais par là aussi une communication. »

Pascale Arguedas

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