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La Peau et les os


Éditions Le Dilettante, Gallimard et Pocket.

 

 

En juin 1940, des centaines de milliers de vaincus s'acheminent vers les stalags sous les coups et les cris du vainqueur. Georges Hyvernaud, instituteur charentais, marche dans ce troupeau en guenilles, hébété de faim, de fatigue et de honte. Au bout du voyage, cinq ans de nuit et de boue. Dix-huit cents jours d'humiliation, de promiscuité répugnante, de pestilence et d'abjection. Le prisonnier de guerre est cet homme nu, privé d'identité, d'espoir et de rêves. La peau et les os est un témoignage impassible sur le cauchemar, le vide, la mort. Ce livre terrible, chef-d'oeuvre longtemps oublié, est aussi un acte magnifique d'exorcisme et de libération... L'oeuvre discrète de Georges Hyvernaud (1902-1983), longtemps occultée par le rayonnement de Céline ou de Sartre, apparaît aujourd'hui, comme l'oeuvre de l'un des tout premiers écrivains brisés par la guerre et rescapés de l'après-guerre.

Ce professeur mobilisé en 1939, prisonnier dès 1940, passera toute la guerre dans les oflags en Poméranie (partie nord de la Pologne). Tout ce à quoi il avait tant cru – les vertus rédemptrices de la Culture, l’élévation de l’âme par la littérature — a été battu en brèche par la confrontation avec le réel le plus trivial. Ce qu’il rapporte de cette expérience sur la misère ordinaire et le dénuement moral est au plus près des choses, du corps, du réel. Point d’orgie sanguinaire, de grande description sur les horreurs nazies à peine effleurées entre les chapitres. Non, ce qui ressort magnifiquement et terriblement, c’est cette folie qui s’empare de chacun : « La folie, ça doit ressembler à ça. Ça doit être quand on ne peut plus s’évader d’un cercle de mots et de gestes, qu’on s’est laissé boucler là-dedans. Une activité vaine, gratuite, refermée sur elle-même. On recommence ses mots, ses gestes, et ça ne sert à rien, ça ne remue rien. Nous ne sommes pas loin de cette effrayante aventure. Il suffit d’un faux pas pour y glisser. C’est arrivé déjà à plus d’un. » Ce témoignage décapant et bouleversant évoque aussi le difficile retour dans le monde des vivants : « Et maintenant, me voilà réinstallé dans le bonheur. Le bonheur n’est plus cette informe rêverie désespérée. Il a pris son contour précis, ses dimensions exactes. Le voilà présent, pesant, évident, un bonheur épanoui et gras. Qu’est-ce qu’il me faut de plus ?… Un bonheur qui sent la vaseline et le vieux chien. Vais-je pas me plaindre ? »

Hyvernaud assume sa courageuse amertume en une écriture terre à terre fouettée par un trait qui cingle, par un mot qui transperce. Il y a dans cet apparent dénuement du verbe, un rare pouvoir. Celui d'un talentueux écrivain plein de vertus.

Georges Hyvernaud a touché toutes les générations et a inspiré Serge Teyssot-Gay, guitariste de Noir Désir.

Pascale Arguedas

 

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