accueil

     

 

 

Carnets d'oflag


Éditions Ramsay (épuisée) et Le Dilettante. Préface de Jean José Marchand. Avant-propos d’Andrée Hyvernaud.

 

 

Oflag, définition : camp allemand réservé aux prisonniers officiers pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Georges Hyvernaud a rempli huit carnets de juin 40 à avril 45, temps de sa captivité. Temps d’esclavage de l’homme à ventre creux qui marche d’horizon bouché en horizon bouché. Temps de ruses pour durer, se maintenir, tenir. Temps du provisoire, sans projets, sans après. Une simple notion de durée, de petites victoires pour la tâche immédiate et de milles piqûres plus pénibles qu’une vraie blessure. « Serait facile, amusant, de tracer de tout cela des croquis vifs, colorés. Retenir les anecdotes, le côté pittoresque. Ce ne me sera pas possible. Exprimer au contraire la vérité, c'est-à-dire la pauvreté de cette vie en apparence amusante - amusante à la manière des "scènes de la vie de garnison." (Juste en ce moment, le gros B. fait mine de châtrer V. hurlant : « Il n’en a pas, il n’en a pas ! » C'est la première chose à éviter, le pittoresque. Et la seconde : le lieu commun. On va dire ce qui pourrait, ce qui devrait être : la purification par la souffrance - le sens de la communauté né de la misère commune. Mais je n'ai pas vu cela. Juste le contraire. Et je dirai le contraire. »

La grande misère ne venant pas des choses mais des hommes, Georges Hyvernaud, extrêmement lucide et terriblement déçu par l’humain et sa propension à ne pas donner aux événements une valeur et des dimensions honorables, écrit la laideur de la peur, le rétrécissement de soi, du corps et de l’esprit, l’enfermement dans son propre drame avec des idées lourdes et rugueuses. L’humiliation, le dénuement, la promiscuité misérable, il a beau baigner dans l’odeur sucrée des punaises et être à bout de force et d’espoir, il nous livre pourtant un témoignage bouleversant, intense et lumineux, d’une noblesse d’âme remarquable : « Depuis des années, nous avons cette chance, oui, cette chance, d’être engagés dans une époque de fabuleuse cruauté. S’il en est parmi nous qui mûrissent en eux les œuvres qui imposeront un visage à notre chaos, il n’a pas fallu les affiches de la mobilisation pour qu’ils perçoivent les suggestions et les sommations de cette époque. Les autres… Pas sérieux, s’abstenir. »

Pas dupe, encore moins nihiliste puisqu’il a une foi intransigeante en la grandeur de l’homme, il ne se résigne pas au milieu du troupeau bêlant de candides obscénités, et il tient, en partie grâce aux livres. « Quand une phrase d'un livre vient vous chercher dans votre nuit et vous porter secours, alors il n'y a pas à s'y tromper : le signe de la grandeur est sur ce livre-là. » Il n’est pas tendre avec les 2 500 hommes qui l’entourent, tentant de s’isoler de leur naturelle médiocrité dans un désir de bonheur personnel. Mais cet enfermement au milieu d’une foule ignare est une expérience nouvelle, dramatiquement pauvre et exceptionnellement riche. Il observe, dresse des portraits magnifiques et inoubliables, détaille de façon implacable les gestes, les pensées, les postures, les maquillages culturels qu’il nettoie d’un regard acéré, vif et acide, et d’une plume froide teintée d’émotion. Une telle liberté d’allure, de ton, d’engagement humaniste et intellectuel, de critique avisée tant littéraire qu’humaine, révèle un homme redoutablement cultivé qui se parle à lui-même, résiste, n’abdique ni ne s’affaisse, ne s’épargne pas, souvent dérouté et désarmé face au manque de savoir et de savoir vivre digne face au malheur : « Chaque époque a le romantisme qu’elle mérite. » Il essaie de comprendre, de créer en écrivant, en un mot, de rester homme et vivant pour en finir avec le monde de la neige et des fusils. À la fin du livre, il adresse un bilan épistolaire à sa fille de huit ans, Lettre à une petite fille, - une des plus belles lettres jamais lue -, pour qu’elle sache, même si elle est trop jeune, pour qu’elle n’oublie pas et veille à ce que la réalité ne soit arrangée, truquée.

« Tout s’en va en paroles, en paroles. » Non, grâce à Georges Hyvernaud, grâce à sa femme Andrée, grâce à des éditeurs tels Ramsay puis Le Dilettante, grâce à des hommes tels Paul Fournel et Dominique Gaultier. Georges Hyvernaud, une personnalité, des valeurs, une vision du monde, un talent hors du commun. Ces carnets, un chef-d’œuvre.

Pascale Arguedas

 

Lire le dossier sur Georges Hyvernaud.

Visitez le site de La Société des lecteurs de Georges Hyvernaud.

 

 

© 2002-2020 - Pascale Arguedas
Les textes et graphiques sont la propriété exclusive du site, ou de leurs auteurs lorsque indiqué. Ils ne peuvent être reproduits sans autorisation préalable. Le site contient des liens externes vers d'autres sites. Le contenu et la présentation de ces sites demeurent la responsabilité de leur propriétaire.