
Le Roi se meurt

Éditions Gallimard, collection "Folio".
« J'ai toujours été obsédé par la mort. La mort, c'est la condition inadmissible de l'existence. », confie Ionesco.
Dans un royaume imaginaire, un vieux roi, Béranger Ier, se croit immortel. Vieux de plusieurs siècles, il règne depuis trop longtemps en impitoyable autocrate sur un royaume qui observe la même agonie que lui. Sans doute faut-il qu'il disparaisse pour que celui-ci renaisse. Une atmosphère de fin d'un monde règne au palais. Tout se défait, se dérobe, se délite. Son territoire se rétrécit, les frontières reculent, la population se réduit en une nuit à quelques vieillards et enfants goitreux, débiles mentaux, congénitaux. Le vieux roi va mourir. Incrédule, il supplie, gémit, sanglote, se révolte, cherche quelqu'un pour mourir à sa place. Pourtant le médecin est péremptoire. Béranger Ier n'a plus à vivre que le temps d'une ultime représentation. Tous se préparent à l'inéluctable. Deux reines entourent le roi. Marguerite, la première reine en titre, femme de tête, incarne la vérité. Elle a l'autorité cruelle. L'heure des mensonges n'est plus. Elle doit préparer son époux. Elle est là pour l'aider à glisser vers le Grand Rien. La seconde et rivale, la tendre et douce Marie, aimante et aimée, voudrait retenir le temps, vivre encore un peu leur bonheur, cacher l'échéance à son roi. Elle représente la vie et son désir de jouissance. Elle incarne tout ce qui est si difficile de quitter.
Cette pièce est une farce tragique et comique qui tente d'exorciser l'angoisse de la mort. Jamais agonie n'aura été aussi jubilatoire. Nul mieux que Ionesco n'a évoqué avec tant de lucidité, Dieu, la vieillesse, la maladie, la mort. Ionesco imagine un univers insolite dans lequel évolue des êtres fictifs, dont son double qu'il manipule, observe à distance, expose au rire ou à la pitié, et soumet à l'épreuve de la mort. Personnage symbolique, le roi de Ionesco ressemble à l'Homme, tel que le décrivent Shakespeare ou Pascal. Le grotesque des situations, la richesse des métaphores, illustrent à merveille le pessimisme d'un destin inéluctable, « la misère et la grandeur » de l'homme qu'aucun dieu ne vient sauver. Pièce au rythme binaire, œuvre originale, poétique, humoristique où coe xistent l'insolite et le pathétique. Les comédies de Ionesco exhalent une chaleur violente, une fraîcheur sans pareil, une joie ineffable, un humour insolite. Sa charge féroce des rois et des roturiers ne cessera jamais de nous éblouir. Ne ratez pour rien au monde ce chef-d'œuvre de Ionesco, devenu un classique.
Carole Garcia
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