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et pourtant, et pourtant


Éditions Moundarren. Traduit du japonais par Cheng Wing fun & Hervé Collet.

 


C’est grâce à la lecture de L’Art du haïku. Pour une philosophie de l’instant de Bashô, Issa, Shiki (Belfond, 2009) où quelques haïkus d’Issa sont cités que j’ai voulu aller plus loin dans l’exploration de son œuvre, subjuguée par sa beauté signifiante et sa force poétique. Je découvre alors cette splendide maison d’édition, Moundarren, spécialisée dans la contemplation poétique du monde, d’inspiration tao, ch’an et zen. Je fonctionne très souvent ainsi dans mes choix de lectures, en suivant les liens, empruntant les passerelles qui relient un livre à un autre. Et ce et pourtant, et pourtant est un petit bijou ! Étant très sensible à la présentation, au soin qu’un éditeur apporte à l’objet qu’il publie, la première chose qui m’a comblée fut la qualité esthétique de l’ouvrage : reliure à la chinoise (doubles feuillets reliés par une fine corde), couverture souple à rabat, papier et grain épais, typographie agréable, présentation aérée, bilingue. Rien, absolument rien ne manque pour susciter l’envie de plonger dans ce magnifique recueil.

Composé de deux parties, nous découvrons d’abord l’homme, sa vie et son parcours, humain et littéraire. Une cinquantaine de pages, augmentées de nombreux passages de son Journal, suffisent pour capturer les traits d’un portrait, comprendre un cheminement de pensée et mieux interpréter les haïkus d’Issa (1763-1827) qui occupent ensuite les deux tiers de l’ouvrage, en deux langues, japonais et français. Roland Barthes disait : « le haïku a cette propriété quelque peu fantasmagorique que l’on s’imagine toujours pouvoir en faire soi-même facilement. »* Combien avait-il raison ! La simplicité de leur forme invite beaucoup à s’y risquer, sans résultat probant. Certains, à force de les lire et d’en écrire, en font une pratique spirituelle car ces « mini-poèmes » distillent un regard sur la vie, une attitude à l’égard du monde, en trois lignes et dix-sept syllabes (en général). Et tous ceux qui écrivent savent combien il est difficile d’approcher la simplicité avec talent. Un haïku fascine par la grâce et son regard attentif au réel. C’est un art de vivre : savoir s’étonner des petites choses, de leur fraîcheur, savoir regarder, écouter, sentir, goûter, tracer des instants précieux qui révèlent le sel de la vie, s’ouvrir aux autres, aux mouvements du cœur. Le haïku, versant poétique de la philosophie zen, ouvre à la méditation, à la rêverie, à la relativité, à la simplicité d’être et de se réaliser. Il est d’une grande et juste humilité, joyeuse et apaisée, respectueux de la nature, empreint de respect envers les cycles naturels qui découlent de la loi de l’impermanence — ce qui a été ne peut être encore et ce qui est né mourra —, il nous aide à tendre à un équilibre personnel en cherchant la voie du milieu :

ne possédant rien    
le cœur en paix
 
 

fraîcheur !

 

un monde de rosée,    
que ce monde de rosée
 
  et pourtant, et pourtant


Profondeur dans l’épure d’une écriture ciselée, le haïku, notamment celui d’Issa, allie les contraires (Même mon ombre/est au meilleur de sa forme/ce matin de printemps) ainsi que la philosophie taoïste le recommande. Il fascine, pacifie, restitue la fraîcheur d’une émotion dans toute sa beauté (magnifique/du chant de l’alouette/la trace dans le ciel) avant qu’elle ne s’étiole, disparaisse dans le rire (Holà batelier !/tu ne vas pas dans les vagues/pisser sur la lune). Elle réclame une disposition de l’âme pour être à l’écoute d’une expérience humaine vécue dans sa vérité (pour la lune et les fleurs/quarante-neuf années/perdues à vagabonder), dans l’humour (début du printemps/aux sottises s’ajoutent/de nouvelles sottises), la désinvolture (au milieu des kerries en fleurs/avec désinvolture se balancent/les testicules du taureau), la paresse amusante (ce feignant de chat/dresse l’oreille/et aussitôt se rendort), le souvenir (les poissons d’argent en fuite/parmi eux/des parents et des enfants), la solitude (même l’épouvantail/tourne le dos/à ma maison), l’agonie (la nuit tombe/un pilier craque/là commence le froid) puis la mort (à ma mort/sois le gardien de ma tombe/ô grillon).

*In L'Empire des signes, Roland Barthes, Seuil, Points, 2007.

Pascale Arguedas

 

 

 

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