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Quelque part dans l'inachevé


Éditions Gallimard, collections "nrf" et "Folio"

 

 

Vladimir Jankélévitch (1903-1985) était philosophe et poète, musicien et musicologue. Influencé par Bergson, dont il a été l'élève et à qui il a consacré son premier ouvrage, sa réflexion est tant philosophique qu'esthétique. Il a inlassablement resserré le lien qui unit la musique à l’écriture, les contraignant à se nourrir l’une de l’autre. Quelque part dans l'inachevé... cette phrase de Rilke, saisit l'insaisissable Jankélévitch, capricieux, fantasque, improvisateur, franc-tireur, entêté dans sa soif inextinguible de recherche de la vérité, son besoin de vérification permanente au service d'une philosophie aérienne. Stimulé par les questions de Béatrice Berlowitz, il entrouvre enfin son domaine, celui de l'impalpable, de l'étincelle fugace, du vague à l'âme. Il laisse s'épancher le monde secret qui habite au cœur de son œuvre. On parle de conscience et de nuances de la pensée, de passion et de l’inavouable mystère de la vie et de la mort, d'amour et de plaisir, d'humour et d’ironie, de musique et de la rumeur du silence, de morale, de justice et de politique, de racisme et d’antisémitisme, de réminiscences et d'innocence, de philosophie et de génie créateur, de mémoire et de pardon, de remords et de repentir. Le lecteur s'apercevra vite que ces entretiens, ce dialogue, sont tout le contraire de ce que produit de nos jours le magnétophone, instrument trop précis, trop fidèle et pour tout dire vulgaire. Il s'agit d'un livre écrit, ce qui garantit une plus haute fidélité, et peut-être bien d'une œuvre d'art.  

C’est tout un univers qui s’ouvre à nous et à l’infini, dans une langue poétique et musicale délicieuse. Une symphonie des murmures, un  monde de chevet, que l’on ne quitte jamais tout à fait, picorant, revenant, porté par des mots ouverts et profonds, des notes pleines de silences coupables-innocents, de questions en suspend propices à la réflexion. C’est un petit traité des vertus sur la Genèse, sur les mouvements qui poussent vers l’épreuve du voyage et enchaînent aux mirages du retour. « La méditation sur la mort, à moins qu’elle ne tourne en méditation sur la vie, oscille toujours entre la somnolence et l’angoisse. On regarde là où il n’y a plus rien à voir, on écoute là où il n’y a plus rien à entendre, on attend là où il n’y a plus rien à espérer… Tout plutôt que le vide ! Nous, les survivants, nous pratiquons une sorte de technique de remplissage… » L’étincelle jaillit sous la forme d’un trait d’esprit, d’un éclair fugitif qui dit l’innocence tapie sous l’impalpable mystère de la vie et de la création. Perplexe, l’idée échappe, il lui court après comme une amie perdue, puis retient d’une touche légère l’occasion fugace de l’approcher en un exercice philosophique qui est une exigence morale pleine de contradictions. Ce que chuchote le vent de la nuit chez Jankélévitch c’est l’estompe sur les frontières dressées par la lumière du jour qui submerge les dilemmes du savoir, tel le malaise du semblable vis-à-vis du presque semblable : «  Le racisme est d’abord un complexe de supériorité stupide (notamment du Blanc par rapport au Noir) et ensuite c’est la haine simpliste qu’on éprouve pour l’autre dans tous les cas où cet autre est manifestement autre, où son altérité est visible au premier coup d’œil. » Délectation exquise d’écouter sa dévotion à Janáček, de comprendre ses délices à déchiffrer une partition de piano : « il n’y a pas assez de touches sur le clavier du langage pour exprimer les nuances infiniment diverses de la pensée et de la passion ». L’essence la plus secrète de la musique tend vers le silence d’où elle est issue et qui semble la nier : « La musique en effet est elle-même une sorte de silence, parce qu’elle impose silence aux bruits, et d’abord au bruit insupportable par excellence qui est celui des paroles. […] Le silence est une contemplation clandestine qui, comme la nuit, suspend les occupations bavardes du jour, met un frein à l’éloquence des rhéteurs, impose une sourdine à la frénétique agitation des affaires humaines. » Plein de tendresse et de poésie, Jankélévitch évoque la nostalgie — douleur gratuite, délectation sérieuse — et le plaisir, luttant de toute son âme contre le nihilisme : « Le procès suspect fait au plaisir, le goût masochiste de la pénitence, l’adoration du cilice et le culte du pain sec limitent gravement cette ouverture à la totalité de l’homme. » Chez Jankélévitch, la poésie est au langage ce que la musique est à la poésie, même s’il dit : « il faudrait pouvoir créer les mots soi-même, les modeler chaque fois selon la nuance qu’on cherche à suggérer. » Il n’en a pas besoin : « Prenons plutôt pour modèle cette fleur des steppes dont parle Liszt : elle pousse dans le sable des racines si superficielles que le moindre vent l’emporte. On l’appelle la Fiancée du vent. »

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Pascale Arguedas

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