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Pays perdu


Éditions L'Esprit des péninsules et Pocket.

 

 

« "C'est un pays perdu" dit-on : pas d'expression plus juste. On n'y arrive qu'en s'égarant. Rien à y faire, rien à y voir. Perdu depuis le début peut-être, tellement perdu avant d'avoir été que cette perte n'est que la forme de son existence. Et moi, stupidement, depuis l'origine, je cherche à le garder. Je voudrais qu'il soit lui-même, immobilisé dans sa propre perfection, et qu'à chaque instant on puisse s'en emplir. » Deux frères, qui habitent en ville, possèdent dans un hameau isolé une maison de famille. L'un d'eux vient d'hériter d'un cousin qui vivait en sauvage dans sa ferme. À leur arrivée, ils apprennent la mort d'une jeune fille du village. Les obsèques ont lieu le lendemain. Comme dans les anciennes tragédies, l'action se déroule sur deux journées d'hiver, au cœur de montagnes désertes. Les dieux qui la régissent sont à la fois grotesques et terrifiants. On les nomme Alcool, Hiver, Merde, Solitude. Ils n'empêchent pas, cependant, que ceux qu'ils soumettent à leurs caprices fassent preuve d'une véritable grandeur. Ce que l'on enterre, dans ce roman, ce sont les derniers paysans. C'est aussi la beauté, dont on ne parvient jamais à faire son deuil.

Ce n'est pas le néant, même s'il lui ressemble dans ce Cantal tragique et aride. La mort ici aussi succède à la vie. Aucune gloire, peu d'action, seule une vérité mise à nue, une fraternité muette, une fidélité, une fascination pour ces êtres vivant dans un autre monde, dans un autre siècle. Le narrateur reprend les contours du parcours, peint ses protagonistes au couteau, fait le tour du voisinage et de ses liqueurs. Une galerie de portraits savoureux et nostalgiques, sans embellir ni trahir, dans la crudité de la vie rude. Pierre Jourde dispose un linceul en signe de respect envers ce passé terreux bientôt enterré. Il en dit une dernière messe, une messe à sa façon : pudique et cruelle. Si loin des formules et des autres, chaque détail compte. Un voyage un peu sombre, délicieux par moments, attachant aux accents gracquiens. Sans concession, et dans une très grande maîtrise littéraire où chaque phrase tombe juste, l'auteur rend hommage à la vie, aux morts, à leurs fantômes.

Prix Générations du roman 2003.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Pierre Jourde.

 

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