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Ritournelle de la faim


Éditions Gallimard

 

 

On se souvient d’Esther et Nejma, la juive et la palestinienne, qui incarnaient Étoile errante. On retrouve dans Ritournelle de la faim deux figures féminines, deux adolescentes qui vont grandir pendant la guerre, être séparées puis se retrouver. Ethel, née à Paris en 1920, est témoin durant son adolescence de la rupture entre son père et sa mère, de la ruine de sa propre famille mauricienne, et de l'arrivée lente et inexorable du nazisme, du racisme. Fille unique dans une famille en guerre, dans une maison menacée, elle se réfugie dans la montagne à Roquebillière (que les lecteurs de Le Clézio connaissent bien), puis décide à la Libération d'épouser Laurent, d'aller vivre avec lui au Canada. Xénia est son amie d’enfance. Fille d’une noble russe, émigrée, réduite à la misère, elle choisira de se marier à un gros garçon taciturne et méfiant qui lui assurera la sécurité et la respectabilité d’une famille d’industriels et le confort de la bourgeoisie. Elle optera donc pour la trahison, après avoir subi privations et exclusion, préférant le droit à la reconnaissance dans un pays libéré mais détruit alors qu’Ethel, en colère, en quête de liberté, continuera sur un autre chemin…

Voici encore un beau portrait féminin signé JMG Le Clézio qui aime briser l’égoïste silence du monde, la vie sans amertume ni trop d’illusions, qui souhaite garder une part de rêve, de liberté, conserver une respiration. Tout en nuances et délicatesse, l’auteur joue sur les contrastes et une architecture originale pour dresser un émouvant tableau humain. Le Clézio dénonce subtilement le régime de Vichy à travers le prisme du regard adolescent puis adulte tout en insérant, en introduction et en conclusion, une prise de parole personnelle qui relève de l’autobiographie, afférente à la mémoire des temps de son enfance, à sa mère, à la ritournelle de la faim en citant en épigraphe le poème de Rimbaud (Fêtes de la faim) et en concluant sur le Boléro de Ravel, cette « prophétie qui raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. » Humble, il s’efface pour mettre en lumière des personnages entiers, certains fragiles rebelles, profiteurs, escrocs, idéalistes, collabos, résistants, hâbleurs et des géographies lointaines telle l’île Maurice familiale et ses femmes qui « savaient grincer, se moquer, rompues à l’exercice de sortie du "sujet qui fâche" », et ses hommes «  au parler fort, au rire communicatif, dotés d’humour et de méchanceté ». En ombre chinoise à travers l’âme de ses personnages, leurs discussions, leurs comportements nous assistons au brutal passage de l’adolescence à l’âge adulte, de la perte de l’innocence à la prise de conscience. «  Elle avait dix-huit ans. Elle n’avait rien vécu, rien connu, et pourtant c’était elle qui savait tout, qui comprenait tout. »

JMG Le Clézio continue de dresser au fil de ses œuvres une cartographie du monde et ses mécaniques horribles. Il recense l’enclenchement de ses rouages maléfiques et nous offre une palette de cœurs magnifiques pour lesquels le lecteur éprouve une profonde empathie. Le ton est juste, sensible, ne tombe ni dans le mélo ni dans le jugement emporté. La métaphore de la faim prend alors tout son sens, toute sa portée dans l’enchaînement rythmé et romancé de toutes ces injustices, haines, manques, douleurs, amours, résistances, amours, héroïsmes malgré soi. L’auteur condamne l’amnésie tranquille et sans conséquence à coups d’énumérations, de noms, de rues, de mots durs, rugueux et beaux. Assoiffé d’espoir et de poésie, JMG Le Clézio semble toujours être à la recherche d’un nid protecteur, un havre, mais « on ne choisit pas son histoire. Elle t’est donnée sans que tu la cherches, et tu ne dois pas, tu ne peux pas la refuser. » Il l’assume, la vit pleinement en dénonçant la barbarie des temps, se réfugiant dans les souvenirs d’enfance, ouvrant ainsi un chemin dans n’importe quel désordre du monde. C’est pour cela qu’on le lit avec tant d’attention car on se sent en phase, en compagnie de ce géant de papier.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur JMG Le Clézio.

 

 

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