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Vers les icebergs


Éditions Fata morgana

 

 


« Ce qui étonne, dans la poésie d’Henri Michaux, c’est cette force, jointe à ce silence. Il n’y a sans doute aucun autre poète de ce monde occidental (car l’on trouve naturellement beaucoup plus d’affinités avec l’Orient, et cette science de l’économie des Haïkaï-Hokku) qui sache dire tant de choses en si peu de mots. » J-M. G. Le Clézio rendait hommage en 1978 à la poésie du secret d’Henri Michaux, peintre et poète du XXe siècle (1899-1984), dans un livret massicoté de belle facture comme sait si bien en produire cette petite maison au choix éditorial exigeant. Il connaît bien son sujet car il avait présenté un mémoire d’études supérieures sur "Le thème de la solitude dans l’oeuvre d’Henri Michaux". Hommage en forme d’admiration et d’analyse littéraire du poème Iniji paru initialement en 1959 — Iniji surnom donné par Henri Michaux à Jacqueline… — mais aussi et surtout questionnement de Le Clézio sur l’art poétique, sur « ce que veut la poésie, ce qu’elle nous veut ». Le recueil s’articule en trois parties : Vers les icebergs (en référence au poème Icebergs de Michaux), le poème Inji comme pièce à conviction, puis Inji, un récit de clôture de Le Clézio en forme de boucle puisqu’il revient sur la signification première de la création poétique déjà évoquée dans la préface. Il n’est pas étonnant de constater une troublante similitude — même si le contexte est différent — dans les propos tenus ici et dans L’Inconnu sur la terre où la quête poétique se confond avec celle du langage (« mots volés, qui n’allaient nulle part, sans force, sans durée, sans mémoire, qu’on lisait vaguement, puis qu’on abandonnait [...] ils étaient sans racines, puisqu’ils ne vivaient pas, et qu’ils ressemblaient à des coquilles vides ; […] Le langage n’appartient à personne. Il est le règne de la liberté, de l’espace. »), car ils furent écrits la même année.

La poésie singulière de Michaux est un voyage dans un nouveau langage, souvent composé en une prose lapidaire, riche en inventions. Elle évoque le monde intérieur, la difficulté de vivre, elle est une projection fantastique en des mondes imaginaires parfois d’une effrayante et magique cruauté. Cette poésie, qui se veut rythme pur jusqu’à n’être qu’épellations, m’est souvent hermétique, j’y suis peu sensible, ce qui ne m’a pas empêché d’éprouver un réel plaisir de lecture car la prose poétique de Le Clézio nourrie Iniji par son imaginaire et sa relation aux mots : « Poème qui n’est pas comme les autres, sûrement, qui ne distrait pas, qui ne se dérobe pas. […] Comment a débuté ce voyage ? La voix ne dit pas beaucoup de choses, c’est la voix d’un homme de peu de mots. C’est une voix lointaine, qui ne veut pas trop dire. Elle parle avec d’étranges mots qui sont froids et purs, des mots qui ne sonnent qu’une fois, qui brillent d’un seul éclat à la façon des étoiles. » Pour Le Clézio, la poésie de Michaux est pureté, limpidité quasi inaccessible pour lui en tant qu'écrivain. Elle n'est que musique puisque les syllabes cessent de constituer des mots. Michaux utilise une langue ancienne, originelle, « la langue hors du temps, hors de l’espace, la langue qu’on parle éternellement, et qui sait vous attendre... », celle où les mots « existaient en même temps que la vie, pas détachés d’elle. Ils étaient une danse, une nage, un vol, ils étaient du mouvement ». La voix étrange et calme du poème emporte alors Le Clézio dans son vol, dans sa danse au sommet du monde : « Il n’y a plus de terre, plus une seule île, plus un récif. On vole en virant lentement sur l’aile, penché sur la mer. On est dans l’air glacé que personne ne respire, devant l’horizon que personne ne voit, sur la mer que personne n’habite. »

Entre l’abstrait et le concret, Le Clézio navigue de la lecture poétique à ce qu’il attend de la poésie, une rencontre rare et fulgurante. Ce qui l’amène à dire sa difficulté propre et son désir de devenir « un vrai poète » comme Michaux, car cet Iniji « passé par le tremblement de l’écriture » le stimule. Et c’est là que, pour moi qui suis plus sensible à la poésie de Le Clézio qu’à celle de Michaux, éclate superbement son univers romanesque poétique, son rapport à la vie, à la nature, à la lumière, à l’air, à la mer, à la liberté, à la musique des mots. De nombreux chemins mènent à la poésie, à celle qui vous entend. Je ne désespère donc pas du jour où Michaux m'ouvrira sa porte… « On ne le cherchait pas, lui en personne, parmi tant d’autres poèmes et tant d’autres livres. On ne cherchait rien du tout, pas même un nom d’auteur. On allait vers lui sans le savoir, et lui allait vers nous en suivant sa course de comète, qui s’approche, frôle, et s’en va. »

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur JMG Le Clézio.

 

 

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