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Le Procès-verbal


Éditions Gallimard "Folio".

 

 

Roman-jeu, roman-puzzle qui raconte « l'histoire d'un homme qui ne savait trop s'il sortait de l'armée ou de l'asile psychiatrique » mais qui a découvert le secret de « l'extase matérielle » au coeur même de l'inaction attentive et quelque peu hallucinée. Roman adolescent selon l'auteur lui-même, roman de l'errance qui n'évite pas une certaine brutalité, à la fois dans le ton et dans le style. « On me reprochera certainement des quantités de choses. D'avoir dormi là, par terre, pendant des jours ; d'avoir sali la maison, dessiné des calmars sur les murs, d'avoir joué au billard. On m'accusera d'avoir coupé des roses dans le jardin, d'avoir bu de la bière en cassant le goulot des bouteilles contre l'appui de la fenêtre : il ne reste presque plus de peinture jaune sur le rebord en bois. J'imagine qu'il va falloir passer sous peu devant un tribunal d'hommes ; je leur laisse ces ordures en guise de testament ; sans orgueil, j'espère qu'on me condamnera à quelque chose, afin que je paye de tout mon corps la faute de vivre... »

Ce n'est pas un hasard si le héros de ce livre porte le nom insolite d'Adam Pollo. Adam, à la fois le premier et le dernier homme, celui que la folie ou l'oubli ou la volonté obscure de tenter une expérience extrême isole du reste des vivants. Du Procès-verbal (1963) aux Géants (1973), les dix premières années littéraires de Le Clézio sont animées par un refus : celui du monde occidental, productiviste et dominateur. Écrit directement sous l'influence de Jérôme David Salinger, Le Clézio adopte l'écriture globalisante du nouveau roman, dont le but est de tenter d'exprimer par l'écrit la totalité de la pensée humaine. Un style étonnant, dérangeant même, des notes, des pensées, des dialogues, des dessins. Le CLézio joue avec le lecteur, barre des mots, ne termine pas certaines phrases, invente des articles de journaux, rajoute de la ponctuation inutilement. Adam Pollo livre ainsi ses pensées, un peu dans le désordre, son histoire aussi. Il dit tout, même ce qui ne doit pas se dire. Et le fait sans mentir. Paranoïaque aigu, cas désespéré ou homme fort intelligent, cultivé ? Adam Pollo est un personnage inoubliable.

1er roman qui obtint le Prix Renaudot en 1963.

 

Commentaires de l'auteur en réponse à Jacques-Pierre Amette pour Le Point: "C'était une drôle d'époque. J'ai commencé à écrire ce livre alors que la guerre d'Algérie n'était pas finie, et que planait sur les garçons la menace d'être envoyés dans le contingent. Un de mes camarades, un garçon très artiste, très rebelle, nommé Vincent, du fait de ses mauvaises notes est parti à la fin de l'année 1960, et il a été aussitôt tué dans une embuscade. Un autre convoyait des fonds pour le FLN. Un autre était revenu en permission, le cerveau lessivé, ne parlant que de bazookas et de « bidons spéciaux » (comme on nommait pudiquement le napalm). Certains de mes camarades pour échapper au Moloch se tiraient une balle dans le pied, ou s'injectaient de la caféine pour feindre une tachycardie, ou construisaient une folie qui au cours des semaines de traitement à l'hôpital militaire devenait réelle. L'état d'esprit, c'était un mélange d'agressivité et de dérision, duquel le mot « absurde » ne rendait qu'un faible écho. En même temps régnait en France un racisme anti-arabe des plus répugnants, dont je ne peux m'empêcher de ressentir la résurgence aujourd'hui.

Alors j'écrivais « Le procès-verbal » par bribes, dans le fond d'un café, en y mêlant des morceaux de conversation entendus, des images, des découpes de journal. Au jour le jour. Le roman a été fini après les accords d'Evian, quand j'ai compris que la menace s'arrêtait, que nous allions vivre. Il est resté un peu plus d'un an à l'état de manuscrit, puis a été présenté au prix international européen Formentor (la récompense était un séjour tous frais payés dans l'île de Formentera), mais c'est Uwe Johnson qui l'a eu ! L'automne suivant, j'ai été consolé par le prix Renaudot !"

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur JMG Le Clézio.

 

 

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