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Raga

Approche du continent invisible


Éditions Seuil, collection "Peuples de l’eau".

 

 

« Sans doute ne devrait-il jamais y avoir d’autre raison au voyage que celle de mesurer exactement ses propres incompétences. » Nomade, Le Clézio ne cesse d’arpenter la planète en quête d’une relation harmonieuse, épanouie et équilibrée au monde. Il se lance souvent dans l’aventure, celle qui lui permet de découvrir les peuples, de la mer ou des déserts, qui ont dû et doivent encore surmonter leur tragique destinée pour devenir autres. Il a embarqué à bord d’un trois-mâts, la Boudeuse, destination l’Océanie - cet ancien continent dit invisible car les hommes étaient aveugles, le traversant sans le voir. L’Océanie « reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en quelque sorte. »

Entre état des lieux et cours ethnologique passionnants, carnet de bord et rêverie méditative au cœur de l’humain, JMG Le Clézio offre encore une très belle échapée, dans le sillage d’une longue pirogue qui se dirige vers Raga ou Pentecôte île noire et volcanique de Nouvelles-Hébrides dans le Vanuatu où les habitants ont choisi de s’installer dans la paix des hauteurs, au terme d’un incroyable voyage. Comme s’ils avaient décidé d’oublier la mer et devenir paysans, ces polynésiens se sont détournés du progrès et de la vie moderne, ont fui les tempêtes, les invasions, la colonisation, les fièvres et les moustiques. Ils sont donc retournés vers la connaissance des plantes, les traditions, les contes, les rêves, l’imaginaire, résistant à leur façon, lavant ainsi des siècles d’humiliations et de pauvreté. La conjoncture d’une nature violente et de la douceur des hommes qui habitent cette île de mémoire cette île du temps avant les catastrophes et les guerres mortelles s’apparente à quelque chose de la joie originelle. On est pénétré par un sentiment diffus, inexplicable, mystérieux, mêlé de peur et de sagesse, de divinité. « Dans l’expérience de la violence, ces peuples ont trouvé le remède de la sagesse, du doute et de l’humour. Leur scepticisme n’est pas feint, il n’a rien à voir avec le cynisme de la modernité. Leur innocence n’est pas une inconscience. » Mythe et réalité ne font qu’un au sein de cette immensité océane, myriade d’îlots, d’atolls, de massifs coralliens qui s’égrènent en archipels.

La voix fluctuante et poétique de JMG Le Clézio s’apparente à celle imprécise des mythes qui jadis unissaient ces peuples d’un bord à l’autre de l’océan infini. Il est fasciné et fascinant. Breton, britannique, mauricien, africain, mexicain ou polynésien ? Inutile question, Le Clézio est homme du monde. Il ressuscite les contes endormis, les ponts joignant les temps et les croyances, souligne les accords mystiques passés entre les hommes et les esprits des ancêtres, chante un hymne à la femme, à la nature, à l’amour des peuples. Tout est signe chez lui. Les listes de noms sont toujours présentes et musicales. Sa compassion et sa colère aussi dignes. Sa plume aussi apaisante, poétique, faussement simple et ciselée. JMG Le Clézio, sexagénaire, délivre encore une très belle émotion, contant la vie des derniers hommes libres avec des mots qui vibrent, éclatent, illuminent, touchent à la fois l’immobile et le fragile. « S’il reste un secret, c’est à l’intérieur de l’âme qu’il se trouve, dans la longue suite de désirs, de légendes, de masques et de chants qui se mêle au temps et resurgit et court sur la peau des peuples à la manière des épars en été. »

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur JMG Le Clézio.

 

 

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