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Ce que les hommes appellent Amour


Éditions Métailié, collection "Suite brésilienne". Traduit du portugais (Brésil) par Jean-Paul Bruyas. Titre original : Memorial de Aires.

 

 

Le Brésilien J.-M. Machado de Assis (1839-1908), chroniqueur, dramaturge, poète, romancier, critique et essayiste, passa plus de trente ans de sa vie loin du Brésil pour assumer ses fonctions diplomatiques. À la retraite, veuf et sans enfant, il est retourné sur sa terre natale à Rio de Janeiro, heureux de finir ses jours chez lui, parler enfin sa langue, certain d’être à sa place. Ce cahier intime initialement paru en 1995, tenu de janvier 1888 à août 1889 par le plus grand auteur brésilien du XIXe siècle, est un régal.

Machado de Assis nous parle d’amour, comme l’indique la traduction française du titre, mais pas seulement. Ce journal retrace plutôt la mémoire d’un ancien Conseiller, ancien inquiet et méfiant, qui, libéré de ses fonctions, redevient l’homme qui croit à la sincérité. Il se livre sans tricherie, confiant tout ce qu’il pense et n’ose penser (excusant parfois sa franchise entre parenthèses) : « Mon caractère et la façon dont j’ai vécu m’ont donné le goût et l’habitude de communiquer. La diplomatie m’a appris à supporter patiemment une foule d’individus insupportables que notre bas monde, dans ses desseins impénétrables, laisse proliférer. La retraite m’a rendu à moi-même ; mais il y a des jours où, restant chez moi et fatigué de lire, j’ai besoin de parler ; alors, faute de pouvoir le faire, j’écris. » C’est un plaisir pour Machado de Assis d’exercer mémoire et réflexion sur le ton de la confidence sérieuse et souriante à travers ce carnet, s’inspirant des personnes qui l’entourent. Bien que vieillissant, souffrant de rhumatisme et les yeux fatigués, il ne se complaît pas dans la tristesse de la vieillesse. Son humeur du jour modifie son style qui soudain s’égaye de points d’exclamation ou d’autodérision à propos d’une coquetterie de style débusquée par son auteur, de points de suspension pour un sentiment peu noble (jalousie) qui l’habite. Passionné de musique, de lecture et d’écriture, curieux de tout, il spécule sur les passions et les amours de ses proches, partage à distance leurs vies, s’en réjouit ou s’en attriste, médit ou enrobe, étudie les comportements, se les remémore, les analyse et les couche en toute liberté dans son journal. On apprécie son honnêteté, l’intelligence et la finesse de ses conclusions, sa tendresse et son cynisme, et beaucoup son ironie. Car chez Machado de Assis, ça grince souvent, sans être amer mais sarcastique, alors qu’en fond, les événements passent, certains insignifiants et d’autres marquants, comme l’émancipation des esclaves.

Un extrait : « Rien de tel que la passion pour faire trouver extraordinaire ce qui est commun, et nouveau ce qui est vieux comme le monde. Ainsi en va-t-il pour nos deux fiancés, que je ne me lasse pas d’écouter tant je les trouve intéressants. Né, dit-on, de la ruse du serpent et de la désobéissance de l’homme, ce fameux drame de l’amour n’a pas fini d’être joué de par le monde. De temps à autre un poète lui prête l’éclat de son langage et arrache des larmes aux spectateurs, c’est tout. Le drame, lui, est de tous les jours et prend toutes les formes, il est jeune comme le soleil, et vieux comme lui. »

 

 

 

 

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