
Le Fils du Dragon

Éditions Le Dilettante
On ne l’appela Victor Combault que pendant les premières minutes de sa vie. Rouge de colère d’être secoué comme un prunier à peine né, il éructa sa mauvaise humeur en un jet blanchâtre à la face de son père pompette, ce qui lui valut le sobriquet de Dragon. En cette fin du XIXe siècle du côté de Nantes dans la famille Combault, tout est histoire de marins. Les générations dégagent une odeur de sel et d’écume de mer, ne rêvent qu’à carguer cacatois et perroquets, à finir cap-hornier ou capitaine au long cours, pendant que les femmes au pied terrien, engrossées d’amour à la hussarde entre deux marées, vivent une odyssée quotidienne bien plus sinistre. À chacun ses « coups de chien » !
On entre tout de go dans cette aventure épique aux destinations magiques et aux noms mystérieux. On se fait débarquer deux cent pages plus loin, en plein milieu d’une tendre histoire d’amour adultère, sans avertissement, sans même crier Terre ! lorsqu’un hurlement, où se mêlaient horreur et bonheur, traversa la nuit, terrorisant les crapauds-buffles. Comme entre temps on a eu la chance de croiser dans un bouge marseillais Joseph Conrad en pleine discussion avec Arthur Rimbaud, imaginez combien on aurait aimé rester à bord ! Dès la première page nous suivons les traces du père, du fils puis du petit-fils, contre récifs, icebergs et courants javanais. Vivant au rythme des désertions, naufrages, errances, amours, beuveries, corvées marines et quêtes éperdues orphelines, il n’en faut guère plus pour tomber, rincé par la mer et ses avis de tempête, sous le charme des catins et de l’opium. Les trafics en tout genre s’échangent sur la mappemonde liquide dans le sillage de ces bons vieux romans d’aventures magiques où l’envoûtement des ports exotiques, leurs faces cachées et leurs ambiances troubles ouvrent les portes de l’imaginaire. Baignés dans un de ces livres pleins de vie folle et de goût du voyage, d’équipages bourlingueurs animés de rires, de rêves et de morts, les destins les plus éloignés se rejoignent entre folie et excès, fiction et réalité.
Grisés par une sensation de liberté, nous dévorons ce roman, souvent drôle et émouvant, qui renoue avec l’atmosphère des récits d’aventures, de mercenaires, de pirates et de corsaires. On se souvient des heures délicieuses passées en compagnie de Conrad, Stevenson, Defoe, Kessel… On en redemande car cette histoire trempe dans une eau vive et entraînante. À la fois fine et rude, l’écriture est richement ornée d’un vocabulaire marin et poétique. Laurent Maréchaux a pensé à ses lecteurs, peaufinant la musicalité de son texte, écopant son écriture du moindre lest, distillant à bon escient des citations rimbaldiennes de toute beauté. Savoureusement documenté et finement brodé, ce trépidant Dragon aux semelles de vent est bien appareillé pour filer droit devant, avant le prochain appontage.
Lire un extrait.
La Fédération Nationale du Mérite Maritime et de la Médaille d'Honneur des Marins a remis le Prix Écume de Mer 2007 à Laurent Maréchaux, pour Le Fils du Dragon.
Pascale Arguedas