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Zoli


Éditions Belfond. Traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre.

 

 

L’irlandais Colum McCann est un grand écrivain contemporain. D’une justesse émouvante, il ne cesse de peindre la dure réalité des peuples laissés pour compte, engoncés dans leurs misères et leur isolement, en prise avec l’Histoire. Il nous a dernièrement émus aux larmes avec le portrait romancé de Noureïev (Danseur). Il campe sur les sommets de la littérature avec Zoli, ce fascinant portrait d’une gitane intellectuelle, femme insaisissable, fougueuse et audacieuse, poète et chanteuse, girouette libre comme le vent, communiste persécutée comme son peuple tzigane. Elle traverse une vie d’exil, de trahison et d’amour, du mitan du siècle dernier en Europe de l’Est jusqu’à Paris aujourd’hui, dans des villes et une nature amies, hostiles. Les thèmes récurrents de l’œuvre riche et variée de Colum McCann brillent d’une nouvelle lumière dans cette œuvre bouleversante. L’Amérique se délectait de Dalva de Jim Harrison, l’Irlande de Zoli aujourd’hui et le monde des lecteurs de tous ses trésors.

De la vie nomade en Bohême à l’enfer hongrois, des camps de réfugiés autrichiens à la paix d’un champ italien aux retrouvailles parisiennes, toutes les nuances d’une vie terrible, qui puise dans la souffrance une vitalité éclatante, éclaire les pages de ce roman humain, historique, politique, sociologique. Un grand roman d’une étrange beauté, plein de ces espoirs et drames qui jalonnent une vie d’exil, de fuite, de recherche d’identité, de vivre en paix. Sous la glace de l’horreur historique, des bottes fascistes de la Hlinka et de la Gestapo, brûle une chaleur incandescente, la mémoire d’une culture, les traditions ancestrales, les cœurs vibrant de désirs, les convictions intimes, et des idées — l’égalité, la liberté et la poésie — qui résistent à la loi 74, à la Fin du Nomadisme, à la Grande Halte, quitte à faire la révolution, à être rejeté et traité comme un animal sauvage ou un arriéré. Autour de cette quête d’idéal et parce que sa politique est celle de l’herbe et de la route, Marienka Bora Novotna – qui ressemble physiquement à Anna Akhmatova et qui fut surnommée Zoli par son grand-père qui lui donna le nom de son père – a chanté et écrit des poèmes pour célébrer cette vie de roulotte, plaider contre l’intégration et pour la tradition. Non comprise par les siens qui se sont sentis dépossédés à l’annonce de publication de son recueil, elle, qui pensait être leur conscience morale, elle qui pensait naïvement qu’un livre arriverait à sauver son peuple, pourrait arrêter les massacres, faire plus que les harpes ou les violons, est trahie par un gadže amoureux déçu, puis condamnée par son propre clan : « Polluée à Vie pour Infamie et Trahison de la Cause Rom au profit d’Étrangers ». Son nom, sa musique, sa vie bannis, elle va devoir apprendre à oublier, à survivre en paria, apprendre l’art de l’esquive. Faire une chose en croyant le contraire, c’est déjà trahir. Elle choisira de survivre, sachant instinctivement qu’il lui faudra chanter pour continuer d’être vivante.

Colum McCann a choisi de construire ce roman en six parties distinctes et inégales, alternant les périodes, les lieux et les prises de vue. Cette architecture est d’une efficacité redoutable. On embarque dans une histoire relatée par un personnage à la première personne, étayée ensuite par les arguments d’une autre qui nous tient bien ferré, puis, par un jeu de flash-back, l’auteur éclaire soudain des zones restées volontairement dans l’ombre et pourtant essentielles à l’articulation des différentes scènes et à leur fine compréhension. Son génie irlandais ne se limite pas à ce montage. Sa langue est riche, subtile, poétique, sensuelle et lumineuse. Elle est ponctuée par celle de la langue romani et sa terminologie, ses expressions, ses superstitions, ses poèmes, ses chansons, ses modes de vie, ses coutumes passionnantes, le vocabulaire politique des années 50. On sent la recherche glissée habilement entre ces lignes qui captivent. On imagine le travail colossal pour en faire émerger la substantifique moelle. Telle la poésie de Zoli qui « ne cherche pas à éblouir avec des pensées stupéfiantes mais simplement à rendre inoubliable un moment singulier », Colum McCann signe un roman merveilleux, à la fois chant d'amour et mise en perspective historique, poids de l’héritage moral, de sa transmission, de la mémoire, de la responsabilité et de la survivance aux limites de l'impossible. Ce conteur généreux et sincère est sacrément doué pour nous offrir encore un livre envoûtant où chacun s’identifie. Plein de compassion, le lecteur vibre, prisonnier longtemps de cette émouvante méditation sur l’exil, la poésie, la langue, la rédemption.

Pascale Arguedas

 

 

En toute humilité, Colum McCann remercie : « Nos voix nous viennent des voix des autres. Je dois énormément à ceux, nombreux, qui m’ont assisté dans mes recherches et dont l’aide précieuse a fait que la structure de ce roman a changé radicalement, qu’elle s’est affinée sur une période de quatre ans. Aucune sorte de lien personnel ou familial ne me lie à la culture rom – c’est, je suppose, le privilège du romancier de faire l’idiot, de se précipiter là où les autres n’oseraient peut-être pas s’aventurer. J’ai fait mon miel de tout ce que j’ai pu, j’ai pillé tant de ressources documentaires qu’il me serait impossible de les énumérer toutes. Nos histoires découlent d’une multiplicité de témoignages. […] L’essai extraordinaire d’Isabel Fonseca, Enterrez-moi debout, l’Odyssée des Tziganes est à l’origine de ce roman. L’histoire de Zoli est librement adaptée de celle, réelle, de Papusza, poétesse polonaise née en 1910 et disparue en 1937. »

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