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Le Vent de lune


Éditions Seuil. Traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon.

 


À la fin des années soixante sur Mágina, une petite ville andalouse imaginaire que connaissent bien les lecteurs de Molina (Beatus Ille, Beltenebros, Le Royaume des voix), Le Vent de la lune souffle un air chaud et une bise de banquise où des icebergs fondent sous les braises. Antonio Muñoz Molina fascine, suscite une empathie terrible à travers les désirs passionnés d’un fils de maraîcher, adolescent de treize ans que l’on suit pas à pas dans l’apprentissage de la vie alors qu’on partage avec lui la préparation du vol Apollo XI en 1969 en Floride, suivi des premiers pas de Neil Armstrong. Louvoyant entre les temps paysans, tendres et mélancoliques, rudes et terrifiants, un pas en avant dans l’histoire de l’humanité et une vieille histoire de traitrise qui couve sous les cendres avant de jaillir et couvrir d’opprobre un voisin, l’écrivain ibérique installe dans ses pages une indéniable attraction, une force de gravité quasi lunaire. Antonio Muñoz Molina s’affirme comme l’un des plus grands auteurs contemporains espagnols.

Le sorcier Molina trouve toujours le bon angle pour creuser les failles de l’âme, poser la loupe sur une humanité en route vers une avancée hypothétique, une société bancale engluée dans ses différences sociales, aveux, hostilités, passions secrètes. La beauté de la vie illumine les champs d’olives baignés d’une lueur bleutée. La mémoire des morts se propage tel un venin diffus entre les jours de labeur gagnés à la sueur du front. Dans la savoureuse pénombre de la solitude, l’enfant se dresse seul contre une Espagne austère qui vit dans l’autarcie, subissant un tribunal de soutanes, la crainte du péché de la branlette inventé par les curés, le manque d’argent alors que la société de consommation donne envie, l’obligation à aider le père pendant les vacances scolaires au lieu d’étudier, la lutte contre l’incrédulité des siens envers le progrès. Il s’adonne en secret à toutes ses folies et rêveries, retiré du monde extérieur et en accord avec lui, se réfugiant dans la chimère des livres d’anticipation, s’imaginant dans une capsule spatiale qui flotte vers la lune. Voyage dans l’espoir, vers l’avenir, pour échapper au présent trouble et au mauvais temps du passé. Transfert, transfuge, maîtrise d’une architecture qui puise sa richesse dans l’alternance et l’entrelacement des voix, celles des astronautes inventées, les voix off du cinéma en plein air qui distrait, celles du présent pas toujours gaies. Tout un pan d’une vie idéalisée passe le relai à celle d’antan alors que nous assistons à l’installation dans la joie et le rire de la première douche sans eau courante, à l’arrivée magique du réfrigérateur et de la télévision.

C’est beau, drôle, touchant et pathétique car Molina nous offre une description émouvante de la vie pauvre dans un village espagnol moyenâgeux où un adolescent espère un lendemain meilleur, dans une oppressante mélancolie et une tendresse désarmée. Ce monde, non pas tel qu’il est mais ajusté aux perceptions de ses sens. Il semblerait que le passage du temps et la porosité de toutes les frontières n’aient plus de secret pour Antonio Muñoz Molina, sinon, comment interpréter sa maîtrise littéraire ? Il joue sur le rêve et la réalité, les contrastes et les transitions, les ellipses et les métaphores pour captiver le lecteur devenu témoin d’une révolution scientifique et humaine. Il nous emprisonne dans les rets de l’hypnose grâce à son écriture exquise, simple et riche de sonorités tactiles, gustatives, visuelles d'une beauté évidente. On entend le souffle puissant de sa respiration ample. Ses longues phrases poétiques aux ramifications tentaculaires chantent la découverte, murmurent le rêve en soliloques poignants, confessent les fantasmes érotiques adolescents, rient en famille à cœur ouvert et nous glissent doucement dans la peau de ces personnages attachants, quel que soit leur âge, l’estime qu’ils éveillent, la honte qu’ils réveillent. Molina sait nous mettre à la portée de tous, nous faire pénétrer leurs pensées afin que l’on s’identifie à leurs frustrations, envies de fuir la dictature, désir louable d’émancipation ou volonté à demeurer sur la terre des ancêtres, vaille que vaille, par fidélité, amour, ou simple croyance en des paroles prometteuses mensongères. "La durée de plomb du passé" se mesure chez Antonio Muñoz Molina en secrets, trahisons, sourde rancune, mur invisible de la honte qui isole. Si vous pénétrez l’univers de ce roman prodigieux, vous irez au bout d’un compte à rebours inversé à celui de la fusée Saturne prête à décoller, dans Le Vent de la lune et le creux du silence.

Pascale Arguedas

 

L'auteur

Antonio Muñoz Molina est né en 1956 à Ubeda, dans la province de Jaen. Licencié en histoire de l'art à l'Université de Grenade, il a publié plusieurs romans couronnés de nombreux prix littéraires.

Lire le dossier sur Antonio Muñoz Molina.

 

 

 

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