
Le Rire de l'ogre

Éditions Gallimard, collection "Blanche".
Photographie, sculpture, dessin, écriture ; l'art serait-il seul apte à raconter l'horreur ? Sommes-nous tous capables d'un acte horrible derrière une vitrine de bonté ? D'un geste tendre derrière un masque de barbare ? Comment les êtres parviennent-ils à produire, ensemble, une si grande quantité de mal ? Comment vivre avec un tel passé, un tel présent guerrier, une telle ambiguité monstrueuse et sous-jacente qui habite tout humain ?
Au début des années soixante, dans la forêt qui entoure une petite ville de Bavière faussement paisible, a lieu un drame effroyable que le secret et le silence recouvrent bien vite. Paul Marleau est un adolescent français qui séjourne en Allemagne chez un correspondant. Il fait la connaissance de Clara, fille d'un ancien médecin de la Wehrmacht. Enfants de la paix, ils comprennent que des «fêlures de guerre» se propagent dans la douceur apparente de leur époque. Guerres que l'on croit finies, ou guerres actuelles jamais très lointaines. Mais les années passent. Clara devient photographe et Paul sculpteur. Ils s'attirent autant qu'ils se fuient et leurs chemins ne cessent de se croiser puis de se séparer. D'autres personnages bouleversent leurs existences : Max Kunz, professeur de philosophie et ancien soldat d'Algérie, Philibert Dodds, artiste solitaire qui vit dans le Vercors, ou Jeanne, la jeune sage-femme pleine d'énergie. Roman de guerre, roman d'amour, méditation sur le mal, sur l'art et le bonheur, Le Rire de l'ogre est l'histoire de toutes ces vies confrontées à l'ambiguïté et à la brutalité du siècle.
Pierre Péju est inquiet, hanté par le problème de la faute et du rachat, par l'amnésie et la mémoire. Philosophe, il suit, livre après livre, sa voix intérieure, conscient du désordre du monde, de son basculement qui tient à si peu de choses. Il installe aujourd'hui, d'emblée, un monde asphyxié où tout espoir est vain et ses personnages traversent la vie comme s'ils avaient une revanche à prendre contre leur inaptitude à l'ordre établi, contre la guerre toujours présente, contre leur impuissance à conjurer la fatalité. C'est en jouant sur les époques qu'il ficelle son histoire, en un aller-retour entre deux générations, entre le mal contemporain et le mal absolu, celui de la solution finale. L'intime et l'universel se rejoignent pour rendre un roman troublant, creusé dans la roche des sauvageries humaines, des solitudes, des guerres, des amours, des lassitudes et des forces de vivre. C'est noir, ça creuse, ça ponce pour entraîner le lecteur vers une grave réflexion sur l'humanité du Mal, vers un pays intérieur où le rire de l'ogre semble régner de toute éternité. Un rire qui résonne, raisonne, inquiète.
On pense aussitôt à l'analyse plus contemporaine du Mal des Festins secrets de Pierre Jourde, curieusement sorti à la même époque et se passant dans la ville de Logres. Deux romans différents et si proches pour leur langage taillé dans la pierre. Ils sont tragiques, angoissants, font froid dans le dos, martèlent, taillent, zooment où ça fait mal, interrogent plus qu'ils ne résolvent les mystères et ont en commun cette superbe maîtrise de la plume. Mais, car il y a un mais, la première partie du récit de Péju aurait pu constituer un roman en soi, se suffire à elles-mêmes et constituer un sublime ouvrage, car le changement de narration de la deuxième partie provoque une rupture musicale. Des moments d'anthologie pourtant dans ce deuxième volet, sur la sculpture, la nature, la vieillesse... mais des bonheurs isolés, bien que mémorables par l'émotion qu'ils dégagent. Cette perte d'unité m'a dérangée et il n'en reste pas moins un très beau roman, au-dessus du panier de cette rentrée littéraire 2005, dans lequel la richesse de la réflexion le dispute à la beauté d'une plume raffinée. Péju fait partie de ces rares écrivains qui, au fil de leurs oeuvres, font croire à une éternelle renaissance de la langue.
Prix du roman FNAC 2005.
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