
Tout le monde devrait écrire

Éditions José Corti, collection "Rien de commun".
Ne fuyez pas ce titre racoleur ironique, vous le regretteriez. Il n’y a rien de polémique dans cet essai où l’auteur se penche sincèrement sur l’écriture, la lecture et le monde des livres. C’est au contraire un essai de résistant contre l’indifférence générale s’abattant sur la littérature qui ressemble de plus en plus à un loisir marginalisé. Osez l’aimer et n’ayez pas honte de la revendiquer pour la préserver contre les vents et les marées mercantiles : « À quoi bon se lamenter tant qu’il sera possible de publier (même à peu d’exemplaires) et de lire des textes de grande qualité ? Une époque viendra peut-être où, à défaut de brûler des livres littéraires, on se contentera de ne plus les éditer. Ce n’est pas encore le cas, du moins en France : accrochons-nous au possible, protégeons-le, sans en demander trop. »
Grand lecteur et écrivain, Georges Picard livre ses pensées personnelles, affirmant qu’une « pensée riche ou fine ne peut trouver une forme adéquate en dehors de l’écriture ». Il encourage donc tout le monde à écrire « pour soi dans la concentration et la solitude », ce qui ne veut pas dire publication, bien sûr. Pourquoi écrire alors ? Pour se regarder dans un miroir puisque tout écrivain est narcissique ? Pas seulement, car l’écriture oblige à choisir dans la nuance et la pondération. Ailée d’une liberté subtile, celle de prendre des risques en laissant des traces, elle permet la projection inconnue et inconsciente de sa propre pensée, tout en s’adressant aux autres. « Si l’on veut écrire comme personne, mieux vaut commencer par écrire comme tout le monde », conseille Georges Picard. En effet, commencer à écrire simplement pour trouver sa voix et son style, afficher son propre tempérament et sa vision du monde, voilà où se niche la littérature, dans la création. Être conscient de ses imperfections et les assumer face au marché livresque et carnavalesque est un pari audacieux plein d’abnégation et de travail, que chaque écrivain devrait relever car l’écriture est une école impitoyable de responsabilité. « […] l’écriture acharnée qui force à réfléchir reste l’une des armes les plus solides contre la sauvagerie et l’impuissance. Chacun avec ses moyens peut facilement s’en emparer. » Écrire devrait donc être une vocation désintéressée…
L’écrivain est avant tout un lecteur, le sien, puis celui des autres. Georges Picard cherche l’origine de sa jouissance de la lecture qui remonte à l’enfance. Il analyse l’influence de ses lectures sur son écriture, s’interroge ou donne son avis sur la sincérité des critiques littéraires, sur les liens tacites de loyauté entre l’auteur et le lecteur, loue les vrais libraires pour leur lutte quotidienne et encourage les revues littéraires à continuer sur le chemin de la création et des voix nouvelles. Son vécu de lecteur boulimique inspiré, épinglé avec humour et franchise, montre le bénéfice de ses contradictions humaines. La littérature exigeante s’adresse à des gens éduqués. Elle est donc élitiste — mais quelle culture ne l’est pas ? — parfois même dotée d’une diffusion intimiste, circulant par un bouche-à-oreille désintéressé et admiratif. Elle n’a rien à gagner dans son édulcoration. Il est des partages amoureux discrets, préférables et durables s’ils sont protégés de l’expansionnisme publicitaire et de l’avidité marchande : « Mieux vaut ne pas lire Rimbaud que le lire n’importe comment ! » Tantôt provocateur cocasse, tantôt philosophe mélancolique, Georges Picard se sent à part, marginal et à contre-courant du monde éditorial, ce qui lui procure une euphorie intellectuelle qui compense largement l’isolement. Écrire et lire sont ses passions, son destin : « Et s’il ne subsistait même qu’une poignée de fins lecteurs, la passion d’écrire devrait continuer à brasiller dans la nuit de l’hébétude générale. »
La littérature n’est pas mourante tant qu’on peut lire qu’« […] écrire apparaît comme l’une des façons les plus excitantes de s’exercer à penser et à vivre sans rien devoir à personne, sauf la reconnaissance d’esprit aux écrivains dont les livres nous ont donné la passion de créer à notre tour, et la reconnaissance anticipée aux futurs lecteurs. »
Pascale Arguedas
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