
Que fait-on du monde ?

Elégie pour quarante villes
Éditions Rhubarbe
L’Histoire, science du passé et du présent, recèle quantité de contradictions et de questions sans réponse. Illogiques et souvent absurdes, fruits de millions de hasards à l’image de la vie, les histoires marchandent les existences, violent les accords majeurs, enfantent bourreaux et foules innocentes qui tombent dans des gestes de protestation muette et silencieuse. Ses tragédies s’estomperaient avec le temps, se banaliseraient avec l’expansion de la barbarie si les artistes – photographes, peintres, poètes, musiciens, écrivains — ne veillaient au grain de la mémoire. «La littérature ne vise absolument pas à la subversion, mais elle est précieuse pour révéler ce qu’on connaît peu en l’homme ou pour montrer le visage réel d’un monde que l’on croit connaître mais dont on est en fait dans l‘ignorance.»*
Les lignes de vie, que sauve Jacques-François Piquet de l’oubli et du cauchemar de l’Histoire, n’ont d’autres inéluctables perspectives que celles de converger vers le triangle de la mort. Pendant un an, il traverse les continents de l’horreur, quarante villes où une humanité est sacrifiée sur l’autel de la folie ordinaire ou planétaire. Que fait-on du monde ? L’homme s’interroge, le poète répond sous la forme de quarante petits poèmes en prose musicale. Quarante élégies datées, qui charrient des milliers et des milliers de vies parties ou en suspens, à travers des sentiments tendres, mélancoliques, vibrants pour une humanité en deuil, sans avenir ni liberté. L’homme déçu, en colère et impuissant, dénonce avec ses plus belles armes littéraires et répond à l’appel des agonisants. Endossant un je multiple, un je qui est nous, on, eux ou elles, un je qui mouille tous ceux du monde libre et protégé pour le frotter à celui des condamnés, il se coltine le poids des atrocités. Il garde les yeux ouverts, reste vivant pour témoigner, quelque soit le temps et les douleurs. L’histoire hélas radote, mais le poète est présent et rend hommage aux innocents. Il nous implique dans son témoignage, soufflant nos abris privilégiés et nous frottant à la sale réalité des tyrans. Façon Michon, dans sa forme brève, son écriture minimaliste et poétique, son errance géographique et sentimentale qui s’inscrit dans un imaginaire et une réalité de la malédiction, Jacques-François Piquet éveille une empathie terrible sur les chemins de la torture, de l’avilissement, de la haine et de l’intolérance. L’on pense à tous ces grands textes comme La Pleurante des rues de Prague de Sylvie Germain qui nous embarquent dans des univers de souffrance mais qui éblouissent par leur concision et leur style. L’écrivain est la mémoire des oubliés, des persécutés, des battants et des absents. Une lumière noire brillera tant qu’on l’évoquera avec autant de grâce : «À moins que ni l’un ni l’autre anonyme dans les foules qui subissent plutôt qu’elles ne font l’histoire, ballotté ça et là sans voix sinon bêlant, risquant l’invisible à force de ternir».
Le photographe Nicolas Rouxel-Chaurey, qui a illustré la couverture de ce recueil, est lui aussi sur les traces du monde, confectionnant des cylindres et autres volumes de papier journal qu'il soumet au temps, les déposant sur notre terre puis tenant registre des dates et lieux de mise en place, suivant à distance l'évolution de leur vieillissement. La fragilité et l'éphémère des chemins se rejoignent dans une mémoire d'images qui durent, partent en poussière, en vandalisme ou créent une oeuvre artistique, reflet d'une humanité multiple réagissant de façon inexplicable aux charges du temps. Traces de traces, pas dans les pas, comme le disait Antonio Machado, l'homme ne fait rien de plus que de passer : «Tout passe et tout demeure, mais notre affaire est de passer, de passer en traçant des chemins, des chemins sur la mer.» L'artiste tente humblement de rester dans leurs sillages en les fixant, en beauté.
*Gao Xingiang, La Raison d’être de la littérature.
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Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Jacques-François Piquet.