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Frère du précédent


Éditions Gallimard, collection "nrf".

 

 

D’une gravité légère, J-B Pontalis continue inlassablement son « auto-analyse » à travers de petits livres denses et intelligents qui constituent une galerie de peinture impressionniste. Par petites touches bien dosées, il y va de ses sentiments, de ses désirs, de ses craintes et de ses questions sans réponses qui rendent sa quête fascinante. C’est un autre Modiano, un autre Wajsbrot, un autre de ses écrivains passionnants qui, livre après livre, enquête sur ses origines douloureuses en les rendant universelles, dans un style très personnel. Une citation de Flaubert, « La fraternité, une des plus belles inventions de l’hypocrisie sociale. », pourrait s’appliquer au Frère du précédent. Pourquoi ce titre étrange et attirant ? Il fait référence à certains dictionnaires biographiques du début du siècle dernier, où les notices consacrées à certains personnages se limitaient quelquefois à la mention « frère du précédent », par référence à la notice précédente, qui traitait, elle, d’un personnage plus considérable. J.-B. Pontalis s’interroge donc sur les couples de frères et notamment sur celui qu’il formait avec son frère aîné (brillant et séducteur) aujourd’hui disparu, se demandant lequel des deux serait un jour considéré comme le « frère du précédent ». Au-delà de l’aspect familial et personnel de la question, qui sert pour partie de point de départ à sa réflexion, il passe au crible le « territoire immense des combats fratricides, des indémêlables démêlés fraternels » que jonchent l’histoire hantée de ces frères illustres ou anonymes croisés au cours de sa pratique psychanalytique.

Certains foncent droit devant, bille en tête, pour atteindre l’objectif coûte que coûte. D’autres, plus sensibles et intelligents, prennent des chemins détournés, plongent dans les à-côté, épousent les courbes en forme de rêve pour mieux s’en approcher. Pontalis est l’un de ces derniers, faisant des liens, des juxtapositions, des comparaisons, des entrelacements du visible et de l’invisible, croisant sa vie à celle des autres et à celle de personnages de romans (La Saga de Youza) pour tenter d’approcher l’énigme de l’insensé, - ce qui nous offre à l’occasion une belle liste d’ouvrages à découvrir. Curieux, l’auteur sillonne les années et les relations des vrais frères (Van Gogh, Maupassant) et des faux (Goncourt, Proust, Champollion ou Stevenson). Depuis Abel et Caïn, la jalousie, voire la folie meurtrière poussée par la haine et la perversité (goût pour le Mal) fait des ravages. La passion de détruire aura-t-elle toujours le dessus du bonheur et de la douleur d’aimer ? Dans l’attente d’une réponse raisonnable, proche du rêve naïf d’une union parfaite, Pontalis écrit ce livre pour se délivrer, se guérir d’un frère grimaçant et, pas loin sans doute, d’un père absent. Mais il y a pire, dit-il : « avoir été volé de son enfance. » Sans aller jusqu’à l’utopie de la fraternité, il se demande si une certaine fraternisation ne serait pas concrètement envisageable pour rendre notre monde plus vivable. Malgré l’épreuve, le sourire léger accroché à la plume, Pontalis se livre à un jeu de miroir difficile et s’en sort très bien. Diderot disait que « Le méchant meurt seul. » J’ajouterais volontiers Baudelaire qui, dans le poème liminaire des Fleurs du Mal, écrivit : « Hypocrite lecteur, mon semblable , mon frère ».

Prix Medicis essais 2006.

Pascale Arguedas

 

J.-B. Pontalis a reçu le Grand Prix de l'Académie française 2011 pour l'ensemble de son oeuvre.

Lire le dossier sur J-B. Pontalis.

 

 

 

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