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Traversée des ombres


Éditions Gallimard, collection "Blanche" et "Folio".

 

 

J-B. Pontalis nous invite à une émouvante Traversée des ombres. Combien ses réflexions nous poussent encore dans le retranchement solitaire et la multiplicité infinie de nos propres questionnements ! En sa compagnie nous nous interrogeons sur le rêve, l’amour, la mélancolie. Nous dialoguons avec nos morts, tout en parcourant la littérature de Victor Hugo, R. L. Stevenson, Henry James, Mallarmé et Valéry, Platon et Sartre, Kafka. Tout au bout du chemin, peut-être commencerons-nous à entrevoir un soupçon de lumière, de vérité sur notre propre identité ? « Il nous faut croiser bien des revenants, dissoudre bien des fantômes, converser avec bien des morts, donner la parole à bien des muets, à commencer par l'infans que nous sommes encore, nous devons traverser bien des ombres pour enfin, peut-être, trouver une identité qui, si vacillante soit - elle, tienne et nous tienne. » Se penchant sur ses reliques, lettres jamais relues, ébauches d'articles inachevés, notes de lectures oubliées, cours donnés autrefois, il s'interroge: « Qu'est-ce que j'entends préserver à tout prix, de la décomposition que nous signifie déjà, bien avant la mort, la fuite du temps ? » Au fil d'une ligne claire, il nous guide à travers les métamorphoses de Frankenstein à L'Étrange Cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde. « Oui, l'homme est multiple, comme le sont ses identifications croisées, discordantes, comme le sont ses pulsions anarchiques qui ne parviennent jamais à s'unifier. Oui, notre identité vole en éclats: crise permanente, harmonie hors d'atteinte, royaume sans roi où "les sujets les plus incongrus et les plus autonomes" s'emploient à détrôner un moi qui se voulait sujet souverain.» C’est pourquoi le mystère de la vie n’a de sens immédiat dans la réalité. Il nous faut plusieurs regards pour tenter de l’approcher. L’art de rêver, de combler l’absence, prend alors tous son sens dans l’écriture et la littérature. C’est ce qu’il fait, superbement.

Envoûté par l’obscur, Pontalis poursuit sa traversée silencieuse des profondeurs, dans la nuit, le néant et l’étrangeté. Cette espèce de digression, dans la lignée d’En marge des jours, de Fenêtres, est une errance poétique en solitaire, une recherche de sens. Reflet de son aventure analytique, cette contemplation douce est un rêve énigmatique en forme de rebus, comme le disait Freud. Le rêve, évoquant souvent la perte, tente d'en accomplir le deuil. L'âme ne connaît pas d'éclipse dans le théâtre d'ombres des disparus, des fantômes, des revenants, et Pontalis, allumeur de réverbère, psychanalyste de grande écoute qui sait titiller le lecteur là où ça le démange et l’accompagner dans la descente pour mieux l’aider à remonter, est un écrivain doté d’une plume dense et claire. Il marche sur le bord des mots, dans un doute érigé en règle éthique, avec une humilité, une douceur et une fragilité qui ont le don de désamorcer toute violence tout en disant la poussière des choses. « Incidence sur l'écriture. Cela fait bien des années que la question m'occupe comme elle occupe beaucoup d'autres: y a-t-il moyen d'inventer une écriture, un style qui ne soit pas trop fidèle à ce qui se noue, se dénoue, se tisse, se détisse dans l'analyse? Un style qui ne serait pas didactique, qui ne prétendrait pas prendre l'ascendant, en imposer, mais transmettre ce qui est venu d'une expérience toujours déroutante, un style qui donnerait, selon le vœu de François Gantheret, de la chair aux mots ces mots vivants qui ont la mort si facile, soit que nous les meurtrissions, soit qu'ils s'usent d'eux-mêmes , un style qui les rendrait palpables (le rêve donne à voir, il ne donne pas à toucher) et saurait surmonter la distinction simpliste entre théorie et clinique sans s'abandonner aux délices narcissiques d'un discours associatif qui ne parle à personne qu'à soi. » Comment rester indifférent à la poésie de ces ombres ? « Les plus beaux poèmes, les plus grands romans sont des enfants de la nuit, des enfants du silence aussi. » Traversée des ombres est un bel ouvrage littéraire et un compagnon fidèle que l’on garde tout près de soi, pour chaque étape de la vie.

Pascale Arguedas

 

J.-B. Pontalis a reçu le Grand Prix de l'Académie française 2011 pour l'ensemble de son oeuvre.

Lire le dossier sur J-B. Pontalis.

 

 

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