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Équinoxe


Éditions Actes Sud

 

 

Dans la famille de Carine, il y avait le père, la mère et l’enfant. Un jour de fatigue, la mère s’endort au volant. Depuis l’accident, restent Carine, muette, dans un fauteuil roulant, le souvenir d’un père aimant idéalisé et une mère infirmière rongée par la culpabilité. Dans cet univers injustement et brutalement rétréci, la vie de Carine n’est plus qu’acharnement, revendication qui tient lieu d’amour-propre contre les regards qui humilient, contre le bonheur inconscient des bipèdes debout, contre un passé heureux et un corps en bonne santé qu’il faut jeter de toute urgence aux oubliettes pour tenter de s’en refaire un nouveau. C’est le prix à payer pour recoller les morceaux et se métamorphoser. Carine survit en regardant la vie filer depuis la fenêtre du quatrième étage de son appartement. Aux aguets, pleine de questions, de rage rentrée qui ne peut s’exprimer, de force d’espérer et, surtout, de désirs de chair. Elle fantasme et son imaginaire entraîne dans son sillage le voisin d’en face. La relation qui s'ébauche, à distance d'abord, provoque l'irruption du dehors et de l'autre dans le monde clos de l'appartement. Entre eux, le jeu des apparences n’existe pas. Ce voisin a une impertinence féconde et salvatrice, ne craignant pas de tourner en dérision ce qui obsède Carine. Son manque de pudeur est la reconnaissance d’une vérité, celle d’un corps fait de silences et de mort qu’il va aider à renaître, instillant enfin, en goutte à goutte, l’espoir d’une chaleur humaine, d’un contact physique, d’une relation charnelle qui signe la victoire du désir sur la fatalité des membres.

Sans pathos et avec une attention exceptionnelle, Arnauld Pontier ose ouvrir une lucarne profondément humaine sur la réalité tangible et subversive du désir des handicapés. Enfin quelqu’un qui ose en parler avec justesse et sans fausse pudeur. C’est bien, surtout qu’il écrit simplement. En apparence seulement car l’écriture est fine, travaillée. Le choix du monologue intérieur est d’une force rare. L’acidité du ton lui permet de dénoncer, crûment et sans détour, la sexualité interdite des handicapés, leur situation matérielle et sociale, la terrifiante fragilité des accompagnateurs mal aimants malgré eux, et la rivalité larvée, quotidienne et humiliante, basée sur des remarques et des regards étrangers blessants. L’auteur, par la voix de Carine, condamne ce malaise basé sur une incompréhension mutuelle, sur une répulsion féroce, incontrôlable, parfois masquée par une compassion déchirante. Il rend justice à leur courage, à leur force, à leur âme. Il bouleverse les préjugés dans un roman violent, poignant et vivant, comme parfois peut l’être l’Équinoxe de printemps. « Il faut faire de soi un être irremplaçable, mais insoupçonnable. » La reconstruction d’un être par la transgression, par le fantasme, par la reconnaissance et la revendication progressives de ses besoins vitaux, de son droit inaliénable à l'espoir. C’est vrai et beau. Le désir mutile ou libère. Dans cette œuvre, il éclabousse de vie et d’espoir.

 

 

L’auteur
Arnauld Pontier, qui vit à Montreuil, dirige depuis plus de dix ans les éditions Paris Musées. Il est l'auteur de trois autres romans chez Actes Sud : La Fête impériale (2002 ; Babel n° 723), La Treizième Cible (2003, prix Marguerite- Yourcenar 2004), Le Cimetière des anges (2005).

Pascale Arguedas