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Campo Santo


Éditions Actes Sud. Traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller.

 

 


L’éminent écrivain de langue allemande W. G. Sebald né en 1944 et décédé tragiquement en 2001, projeta d’écrire, après la publication de ses magnifiques Anneaux de Saturne, une histoire naturelle et culturelle de la Corse, île à la beauté gravement menacée, en se servant de ses carnets de voyages, d’une documentation déjà étudiée et d’images déjà choisies. Il choisit l’île française comme territoire emblématique de sa vision du monde et comme point de départ d’une nouvelle pérégrination littéraire. Les quatre récits corses ici rassemblés ont été extraits par l’auteur lui-même du manuscrit inachevé — qu’il abandonna à mi-chemin au profit de la rédaction du sublime Austerlitz — pour être publiés de manière isolée dans ce recueil posthume. Chacun d’entre eux enchante par une force d’évocation et une musicalité magistrales. Piana, Ajaccio, les forêts sauvages du centre de la Corse… et les ponts que Sebald tend entre les temps : « A cette époque, tous étaient indispensables, même ceux qui étaient morts. En revanche, dans les conurbations de la fin du XXe siècle, où chacun est remplaçable dans l’instant, et en fait superflu dès sa naissance, il importe de jeter sans cesse du lest par-dessus bord, d’oublier sans réserve tout ce dont on pourrait se souvenir, la jeunesse, l’enfance, l’origine, les aïeux et les ancêtres. » Mais ne nous laissons pas abuser par le titre éponyme d’un de ces récits corses — qui ne constituent ensemble qu’un cinquième du recueil — même s’ils sont délicieux.

L’essentiel se situe dans les quatorze essais suivants, inédits en France. Tel l’archéologue qui reconstruit une poterie à partir de deux ou trois fragments, Sebald travaillait d’une façon qu’il jugeait « extrêmement délicate et aléatoire ». Il comparait les écrivains aux tisserands : des gens mélancoliques qui créent des motifs complexes et craignent toujours d’avoir tiré le mauvais fil. On le retrouve tout entier dans ces nouveaux essais où il termine sur cette approche littéraire du monde, qu’il ne cesse de décliner : « Il y a de nombreuses formes d’écriture ; mais c’est seulement dans la littérature que l’on a affaire, au-delà de l’enregistrement des faits et au-delà de la science, à une tentative de restitution. » Il s’y emploie toujours humblement, ayant coutume de dire qu’à mesure que vous écrivez, vous falsifiez la vérité. Il n'avait pas cette prétention d’arriver à la vérité absolue. Sa seule consolation était d’essayer de l’approcher au plus près. C’est ce qu’il fait intelligemment ici encore, sur des thèmes aussi variés que l’histoire naturelle — « Pourquoi la destruction des villes allemandes à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sauf de rares exceptions qui confirment la règle, n’a-t-elle pas été représentée en littérature, ni à l’époque, ni plus tard ? » — la musique (Verdi, Malher), la peinture (Jan Peter Tripp, Géricault), la photographie et le cinéma (Kafka et Wim Wenders), la littérature bien sûr mais aussi l’Histoire et la passerelle qu’emprunte souvent Sebald pour évoquer les grandes crises économiques et politiques à travers le souvenir, le devoir de mémoire (objet de scandale après guerre), l’intégration, le statut d’étranger, d’exilé qu’il connaît pour l’avoir choisi très jeune. Grâce à sa grande érudition, chacun des sujets traités devient passionnant. À travers des citations et analyses d’œuvres, Sebald nous entretient sur la littérature de fantômes dont s’est servi Nabokov, s’interroge sur l’exil, la résistance, la torture et le génocide en décryptant les essais de Jean Améry, pointant les carences de la littérature d’après-guerre qui a préféré chercher un salut moral plutôt que « comprendre les déformations profondes et durables de la vie émotionnelle qui se sont laissé intégrer sans problème dans le système ». Et ce, à travers les écrits de Günter Grass et Wolfgang Hildesheimer — sur la construction du deuil et la thèse de son impossibilité. Sebald rapproche la cruauté du souvenir de Peter Weiss à La Divine Comédie de Dante car tous deux prirent conscience en exil du sort auquel ils avaient échappé. Il souligne une ironie la plus macabre, celle de la culpabilité du survivant et non de l’auteur de crimes nazis. En sa compagnie nous feuilletons Généalogie de la morale de Nietzsche, la pièce de théâtre Gaspard de Peter Handke, plongeons dans la mélancolie du Château de Kafka et L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, suivons les voyages au bout du monde de Bruce Chatwin…

Lire Sebald, c’est plonger dans un univers riche, varié, subtil, réfléchi, interrogateur, parfois humoristique, toujours fraternel. On en ressort ébloui et plus riche qu’avant. Sebald, c’est aussi une voix reconnaissable entre toutes. Le lire et le relire, c'est être assuré d'un beau rendez-vous.

Lire le dossier sur W. G. Sebald.



A l’occasion de la parution Campo Santo, Actes sud publie un recueil de cinq passionnants entretiens accordés aux États-Unis, rassemblés et présentés par Lynne Sharon Schwartz sous le titre L'Archéologue de la mémoire.

 

Pascale Arguedas

 

 

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