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Le Paradis des chiots


Éditions Mercure de France, collection "Bleue".

 

 

Le Paradis des chiots du Togolais Sami Tchak rappelle La Cité de Dieu du Brésilien Paulo Lins. L’univers sordide d’une favela en Amérique latine est planté d’une plume tranchante et vivifiante. Dans une violence rare, la survie des enfants des rues, chiots galeux et perdus, se gagne dans le sang avec des couteaux et des machettes. Les quartiers sont minés par les maladies, la pauvreté, la drogue et la mort facile. Les enfants vivent souvent à quatre pattes, battus et violés, humiliés et dominés, buvant la fange dans l’ornière des ruelles défoncées, à la manière des chiens. Ils aboient parfois, lèvent la patte pour pisser, font partout pour marquer leur territoire dérisoire dans un monde sauvage qui veut leur peau. Ils vendent leur corps et leur âme pour survivre, errent à travers la ville, happant l’air épais à couper au sabre del Paraíso. La dopante atmosphère de la mort est leur pain quotidien. Au milieu d’une collection de plaies, ils se chamaillent, exhibent leurs infirmités pour attirer le regard et s’offrir un peu de chaleur. Orphelins ou dotés de parents provisoires, la rue est leur nounou. Ils s’y accrochent comme à la vie.

Ce roman est brutal, douloureux. Mais il est aussi hypnotisant car l’écriture de Sami Tchak n’est pas banale et colle parfaitement à l’univers glauque, sexuel et sale du bidonville. Elle fait corps avec ce monde où les mauvais traitements, la rage, la honte et les délires obsessionnels font loi. Il faut s’accrocher pour supporter ces coups, d’une densité incroyable, assénés avec des mots âpres. Le rythme est saccadé, oral, ne s’embarrasse d’aucune dorure syntaxique ou grammaticale. Tout est dit, crûment et martelé par des répétitions volontaires. Sans fioriture, cette plume est très originale. Elle explore, dans une maîtrise surprenante et déroutante, les paradoxes de la candeur juvénile alliée à la plus cruelle des réalités : survivre ou mourir est une maxime qui devient un jeu de grands dans des têtes d’enfants. Pour nous faire entendre et comprendre cette lutte contre la mort programmée, l’auteur offre un espace d’expression à plusieurs voix. Caïd, opprimé, fille, garçon, adulte, mère, tous prennent la parole dans une polyphonie exaltée. Ernesto, Linda, Riki, El Che racontent une histoire bouleversante vue sous des angles différents, alternant le présent et le passé, l’avenir étant exempt évidemment. Le lecteur est pris dans un tourbillon époustouflant de mots qui salissent, blessent, mettent mal à l’aise. Aucune empathie, aucun pathos. Simplement une vérité démentielle que l’on boit jusqu’à la lie. Traumatisé, on referme le livre en appréciant pourtant l’éclat d’une langue « extra-ordinaire » qui ne peut laisser indifférent.

Pascale Arguedas

 

L'auteur

Titulaire d’un doctorat en sociologie préparé en France, Sami Tchak est né en 1960 au Togo. De son vrai nom, Sadamba Tchakoura, il a d’abord étudié la philosophie avant de s’engager dans un lycée de son pays. Il dirige à présent une collection d’études et d’essais sur l’Afrique aux éditions L’Harmattan. Il a reçu le Grand Prix de littérature d’Afrique noire en 2004 pour l’ensemble de son œuvre. Écrivain et essayiste vivant et travaillant à Paris, il est connu dans le monde littéraire togolais et africain pour ses romans : Femme infidèle, (Nea, 1988), Place des fêtes (Gallimard, 2001), Hermina (Gallimard, 2003), La Fête des masques (Gallimard, 2004) et pour de nombreux essais de sociologie publiés aux éditions L’Harmattan dont La Sexualité féminine en Afrique, L’Afrique à l’épreuve du sida, La Prostitution à Cuba (Communisme, ruses et débrouille).

 

 

 

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