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Correspondance à trois

Rilke, Pasternak, Tsvetaeva


Édition Gallimard, collection "L’Imaginaire". Textes russes traduits par Lily Denis, allemands par Philippe Jaccottet. Les poèmes de Marina Tsvetaeva sont traduits par Ève Malleret. Recueil établi et préparé par Constantin Azadovski, Eugène et Hélène Pasternak.

 


En rassemblant judicieusement des lettres qui, au départ, n'étaient pas destinées à la publication, Eugène Pasternak, le fils du poète, a proposé à Lily Denis la traduction d'une des plus belles et des plus insolites histoires d'amour. Une passion fulgurante où les plaisirs du corps n'ont aucune place : pendant quatre mois de l’été 1926 où durera l'échange, les trois poètes vivront à des milliers de kilomètres les uns des autres : Rilke en Suisse où il meurt lentement, Pasternak cloué à Moscou par la révolution et Tsvetaeva émigrée en France. À travers la dévotion à la poésie, règne l'amour le plus exalté, un amour fou où tout est sublimé, planant très haut aux approches de la mort pour Rilke, fait d'admiration et d'abnégation de la part de Pasternak, d'une exigence quasi inhumaine de celle de Tsvetaeva. A travers la diversité de trois personnages qui "cheminent à la limite de l'illimité", ces lettres sont d'une grandeur à vous couper le souffle, écrira la traductrice.

Cet échange épistolaire est surprenant par sa grandeur et son intensité tragique. Tragique dans sa brièveté et l’exaltation des passions qui s’y expriment. Pasternak et Tsvetaeva échangeaient depuis deux ans une correspondance critique et littéraire. Ils se connaissaient bien. Rilke connaissait à peine Pasternak et n’avait jamais rencontré Tsvetaeva. Le lien réel de leur triangle est l'admiration réciproque. Pour les deux poètes moscovites, Rilke était l’incarnation de la vie spirituelle et de la poésie dans l’universel européen, un exemple sublimé d’une insaisissable nouveauté. Son lyrisme exprimé dans une langue étrangère les attirait parce qu’il leur offrait la possibilité d’utiliser son expérience de façon tout à fait originale sans l’ombre d’une imitation. Quant à l’intérêt que Rilke témoignait à leur sort au cours de la terrible dernière année de sa vie, il repose sur le souvenir qu’il avait conservé et entretenu, toute sa vie durant, de ses voyages en Russie, à la charnière des XIXe et XXe siècles. Un penchant pour la Russie entretenu par son amie Lou Andrea-Salomé rencontrée en 1897.

Tsvetaeva, se sentant investie de sa personnalité d’artiste, poétise à l’extrême ses lettres à Rilke. À la limite de la dévastation, elle confesse une âme, travaille chaque lettre pour en faire des écrits littéraires que l’on pourrait nommer lyrisme épistolaire. Mais plongée dans l’atmosphère de la communion des âmes qu’elle s’est créé, transposant les soucis pratiques et tragiques des humains sur un plan lyrique, elle blesse cruellement Rilke qui essaie de lui faire entendre sa mort imminente. De ce malentendu, elle souffre, ne voit qu’indifférence et perte d’intérêt et vivra longtemps dans la perspective d’une rencontre à trois qui ne se fera pas, dramatique leitmotiv, avec l’amour, de cette correspondance. Pasternak quant à lui, qui refusa très tôt le romantisme, résistait à la tentation et rêvait aussi de cette rencontre, déclarait une admiration sans borne à Rilke, et à  Tsvetaeva : « J’ai exprimé cela en ces termes à quelqu’un, ces jours-ci : une personne, que j’aime à en perdre l’esprit, m’écrit. Mais c’est quelqu’un de si grand et ses lettres l’attestent si bien, qu’on souffre quelquefois de ne pas les montrer aux autres. Et cette douleur s’appelle le bonheur. » Il passe du bonheur exalté à l’accablement et à l’angoisse. Lui qui a rassemblé Rilke et Tsvetaeva souhaite des éclaircissements, mécontent et offensé, menaçant même de cesser cette correspondance. Ils perdent des mois précieux dans cette brouille car Rilke mourra à 51 ans et renouera par écrit juste avant son décès : « Oui, oui et oui, Marina, tous les oui à ce que tu veux et à ce que tu es, aussi grands, tous ensemble, que le OUI dit à la vie même… mais celui-là contient aussi les dix mille non, ceux qu’on ne peut prévoir. »  L'isolement, l'absence de tout contact, de toute connaissance concrète et le temps d’acheminement du courrier favorisent l'exaltation, l'idéalisation, le sublime mais aussi les drames de susceptibilité, jalousie, les remords et les ruptures. La passion amoureuse est indéniablement mêlée à la fougue poétique : « L’amour vit d’exceptions, d’isolations, d’exclusions. L’amour vit des mots et meurt des faits. Je suis trop intelligente pour vouloir vraiment être pour toi toute la Russie ! Façon de parler. Façon d’aimer. », écrivait Marina à Rainer Maria. Dans l’œuvre de Tsvetaeva, les années qui suivirent la mort de Rilke sont caractérisées par une chute de la tension lyrique. Elle écrivit plutôt en prose et le roman qu’elle aura vécu épistolairement avec Pasternak s’estompera peu à peu.

Pascale Arguedas


Les auteurs (source Gallimard) :

Rainer Maria Rilke, né à Prague le 4 décembre 1875, a vécu une jeunesse morose et solitaire. Dès sa vingtième année, après des études de littérature et d’histoire de l’art, il mène une vie d’errance. De Berlin, où il rencontre Lou Andreas-Salomé, à la Suisse où la leucémie l’emportera en décembre 1926, Rilke a vécu en Russie, où il croise Tolstoï, à Paris chez le sculpteur Rodin, lieu de méditation et d’écriture, à Rome, en Scandinavie en passant par l’Égypte, l’Espagne et l’Afrique. L’œuvre de Rilke témoigne de cette incessante créativité errante : des poèmes, des nouvelles, des récits, une volumineuse correspondance, des traductions (Gide en allemand). Elle est aussi une réflexion, sur le dépaysement, l’échec intérieur et la tentation d’échapper à son destin.

Boris Pasternak, né le 10 février 1890, publie ses premiers poèmes en 1913. Il se lie d’abord avec le groupe futuriste et rencontre en 1917 Maïakovski et Essenine. Il publie régulièrement jusqu’en 1934 puis reste silencieux, à part deux recueils de poèmes pendant la guerre, jusqu’en 1957 où paraît Le Docteur Jivago. En 1958, il reçoit le prix Nobel de littérature lien. Il meurt le 30 mai 1960 à Peredelkino.

Marina Tsvetaeva : lire sa biographie.

 

Lire le dossier sur Marina Tsvetaeva.

 

 

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