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Court, noir, sans sucre


Éditions L’Être minuscule

 

 

Court, noir, sans sucre, c’est treize histoires prêtes à vous exploser à la figure, à vous chevroter l’âme, à vous zigouiller les jambes d'un coup et en douceur malgré la noirceur ambiante du recueil car l’amour sous-jacent est au centre de ses drames. Court, noir, sans sucre, c’est simple, discret, superbe. À commencer par le titre clair, précis, qui reflète à merveille l’écriture et les univers dans lesquels vous allez baigner. Chaque titre est un jeu de mots subtil sur lequel vous apprendrez à revenir pour mieux en sonder la pertinence et la profondeur.

Experte du quotidien, du banal, des trois fois rien qu’elle emballe l’air de rien, Emmanuelle Urien amorce, appâte dans un style ciselé pour mieux vous flinguer. Deux lignes lui suffisent pour décrire le chaos, le néant ambiant. Ses histoires sont campées si simplement que c’en est désarmant : sujet, verbe, complément, et le tour est joué car ses mots choisis sont denses, n’ont besoin d’aucune béquille qui alourdirait son style déjà fort. Pleines d’un humour tendre et cruel, de petites morts parfois terrifiantes, de rêves avortés à peine nés, ces treize nouvelles vous épluchent l’âme, vous mettent à poil en vous obligeant à regarder en face les drames de la vie ordinaire : attente, ennui, illusions déçues, routine et cris qui s’étranglent dans la gorge, mots trop longtemps retenus qui tournent en douleurs écarlates dans les tempes. Comment supporter un deuil inconsolable, un enfant « légume » ? Vous méfiez-vous assez de l’idiot du village qui peut l’être moins que vous ? Le clodo, la pute, la colère d’un père marin qui encombrent le chemin ou font trop de potin, ne vous gênent-ils pas plus que cela ? Vous ne perdez rien pour attendre, Emmanuelle va vous régler votre compte, vous faire ravaler votre savoir-vivre l’indifférence et la solitude des autres en vous menant par le bout du nez, en vous faisant monter dans un taxi particulier et vous offrant même un détour par la case chômage. Elle va vous faire honte, délicatement peur, en fissurant finement vos certitudes et votre étanchéité au malheur des autres, vous installant simplement à leurs places. Elle le fait avec tant d’amour et de tendresse que vous ne lui en voudrez pas car c’est un cœur gros comme ça qui tient cette plume, un être plein de dérision qui sait faire passer, le sourire en coin, l’amertume au rebut. Ce petit bout de femme est probablement curieux, généreux pour si bien ausculter les trajectoires de la peine du voisin, pour traverser ces vies vaguement familières en nous faisant partager si sensiblement leur malheur pudique. Chacune de ces vies minuscules est un séisme en formation, un cyclone dérisoire dans la cohue de l’indifférence, et l’experte en magnitude qui nous manipule va de grosseurs en décadences jusqu’à l’accomplissement final. Ni larmes ni sourires à la lire, juste une grande admiration humaine et littéraire, une terrible compassion pour ses personnages attachants et pour son style maîtrisé, souvent musical. Emmanuelle Urien excelle dans l’art de la douce cruauté.

Prix de la nouvelle du Scribe 2006.

 

 

L'auteur
Emmanuelle Urien est née en 1970. Elle a d'abord cherché sa voie, exploré méthodiquement la surface du globe, et mené de longues études au cours desquelles elle a jonglé avec les chiffres en plusieurs langues, sans jamais y trouver son compte. Il y a trois ans, le démon des mots, qui la traquait depuis l'enfance, la rattrape définitivement : elle écrit. Ses premiers pas d'auteur la conduisent vers les concours de nouvelles, elle y gagne une centaine de prix, des lecteurs et un peu d'assurance. Publiée dans de nombreuses revues et anthologies, elle écrit également des fictions pour Radio France.

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Emmanuelle Urien.