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Oui j'ai connu des jours de grâce


Éditions Arléa

 

 

On écrit des lettres comme on ouvre les fenêtres d'une chambre, pour en chasser l'air de la nuit et pour mendier de l'estime. Peut-être la littérature n'est-elle, en fin de compte, que la forme publique de cette perversion, une lettre soumise à plusieurs personnes à la fois.

J'ai eu le loisir de rencontrer quelques écrivains ; la plupart m'ont déçue. Généralisons pour une fois : ils sont vaniteux, d'un féroce égocentrisme et, avec cela, puérils. Au lieu de les rasséréner, la gloire accroît leurs défauts. L'échec suscite fiel et rancoeur obsessionnelle. Le vieil écrivain pénétré de soi-même ou en guerre avec ses semblables est d'une fréquentation déprimante.

Au contraire, la peinture produit assez souvent des vieillards magnifiques, légers comme des nuages, qui s'éloignent en douceur, absous par un gâtisme radieux. Peut-être parce que le peintre qui va jusqu'au bout est, par nature, obligé de se dévoiler, tandis que l'écrivain a les moyens de se mentir et de feindre ; peut-être même s'est-il tourné vers l'écriture afin d'y vivre sous couvert de mots.

À solitude égale, comment celui qui a pu s'incarner ne vieillirait-il pas mieux que celui qui s'est dissous dans les faux-semblants du langage ?

 

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Passage lu in Mari-Barbola (1998) de Pierre Veilletet. Cet extrait (p.181-182) fait référence à Velazquez qu'admirait l'écrivain. Il est prononcée par une naine de cour, Mari-Barbola, qui malgré bien des malheurs reconnaît avoir connu des jours de grâce en compagnie de ses peintures.

"Pierre Veilletet fait partie de ces auteurs dont les aficionados font penser à ces cercles d'initiés, peu partageurs. Pas de gros tirages, mais une musique prégnante, un style qui jamais ne s'oublie." écrit Catherine Guillebaud, en préface. Pierre Veilletet est mort cette année, il avait 69 ans. Ancien grand reporter (prix Albert-Londres 1976), il était aussi un grand écrivain discret. Seulement 7 livres en 30 ans, tous publiés chez Arléa. Depuis quelques temps il n'écrivait plus, ou alors rien qui ne lui semblait digne d'être lu, donc il ne présentait rien à son éditeur demandeur.

Son oeuvre merveilleuse (1986-2010) vient de paraître en un seul volume sous le titre Oui j'ai connu des jours de grâce. Les premières pages de son texte Bords d'eaux sont à mes yeux les plus belles jamais lues sur l'eau (même si la suite se concentre sur Bordeaux) et ...! Si l'intégrale de l'oeuvre de Pierre Veilletet vous fait de l'oeil, foncez, moi je me régale (en plus c'est un lecteur de Jean Cayrol, Alexandre Vialatte, Antonio Machado, Ramon Gomez de la Serna, entre autres!); si vous hésitez, vous pouvez commencer par goûter unitairement ses livres, certains existent en format poche.

Pascale Arguedas

 

 

 

 

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