
Au coin du désert

Éditions Le Dilettante
En 1938, Alexandre Vialatte était professeur de français au lycée franco-égyptien d’Héliopolis, dans la banlieue du Caire. De cette année expérimentale, il rapporte de savoureuses chroniques pleines d’humour et de pensées visionnaires, à l’ombre de Bonaparte, cet homme mal enterré qui rôde toujours dans les déserts en parlant arabe avec un accent corse. Ce petit recueil tente de « rafraîchir les dessins de son cadre égyptien et de retrouver quelques traces de la France dans les sables où il a laissé son empreinte. » Au coin du désert ou quand l'Égypte fait la conquête d'Alexandre.
Vialatte s’empare de l’alchimie lumineuse de l’Égypte où les gens écrivent de droite à gauche par pur esprit de contradiction, où l’hiver est chaud, le désert frais, où vingt nations hostiles en Europe s’entendent ici comme des sœurs, pour nous servir un rêve oriental insolite et délicieux sous forme de cartes postales. Avec son ironie coutumière, ce gigantesque frivole joue au boétien naïf cultivé découvrant à ses dépens les voluptés de la marche en plein désert qui a pour toute faune le milan, l’avion et l’étoile filante. Il croque des descriptions merveilleuses des animaux, des gens simples et magnifiques qu’il loue, de leurs mises et coutumes qu’il découvre avec une curiosité heureuse, de leurs expressions miraculeuses, fleuries et grandioses, qu’il transforme en fanfare et en littérature sous l’œil charmé du lecteur sceptique occidental. Loin du folklore, Vialatte réhabilite ce peuple multiethnique, polyglotte et fataliste : « l’Égypte enseigne, à voix muette, la grandeur. » Il dit la joie, l’honneur et la satisfaction qui court en spirale sur les rapports sociaux comme une arabesque dorée, piquant dans le geste et la conversation, mille et un germes d’une légende qui prend sa source près du Nil.
Vialatte est l’opium d’un petit cercle de lecteurs qui ne peut que s’élargir tant ses exigences littéraires, loin de toute superstition poétique, sont à la hauteur de sa drôlerie, de son éloquence et de son intelligence. Il nous fait croire au mirage, celui de la grande littérature qui traverse les siècles! Baudelaire disait : « L’homme peut se passer de pain, de poésie, jamais ! » Le lecteur avisé ne pourra se passer longtemps du luxe privilégié de lire et relire Vialatte : « Pascal "inventait" la brouette ; eux, ils perfectionnent l’autogire. On va vers la vitesse et la quantité (qui est encore un produit de la vitesse). En littérature comme dans le reste : nous sommes à l’âge du journalisme, et le journalisme c’est vitesse et quantité, c’est-à-dire doublement vitesse. Lamartine n’était encore qu’à la trottinette littéraire, les Goncourt au tandem, Zola au triporteur. Nous en sommes à l’âge du bolide. Au bout, la culbute. Et après ça, où ira-t-on ? Nous arriverons à un âge où l’humanité aura tant parlé qu’elle n’aura plus envie que de se taire. On verra paraître des livres blancs. Il y aura des concours de silence organisés par les journaux monosyllabiques. Des genres du silence : des grands genres, des petits genres, des silences plats et des silences de virtuose. Des arts poétiques du mutisme, des silences en vers et des silences en prose. On dira tout par la façon dont on se taira. » Dieu, que Vialatte est grand !
Pascale Arguedas
Lire le dossier sur Alexandre Vialatte.