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Conversations avec le maître


Éditions Denoël

 

 

Cécile Wajsbrot propose d’explorer l’œuvre d’art et sa perception dans une série de romans, Haute Mer, au titre d’ensemble «métaphorique qui n’engage pas un contenu mais qui écarte la tentation de revenir au port».  Conversations avec le maître, l’ouvrage inaugural, trouve son souffle dans la musique, ouvre des perspectives sous un angle original — celui du créateur et de l’explorateur profane — en une construction polyphonique douce et harmonieuse. Une femme, travaillant dans une agence immobilière parisienne, mène une vie insipide et solitaire. La nuit, elle trompe la monotonie de son existence en suivant la catastrophe du tsunami en Indonésie sur des forums Internet tout en rassemblant les souvenirs de conversations qu’elle a eues avec un compositeur de musique meurtri qu’elle a étrangement aimé. Elle s’identifie petit à petit aux différents naufragés, y lisant sa vie continue et discontinue, en proie à l’enfer et aux mirages. Deux ans après, seule dépositaire de leurs discussions, elle va en toute innocence s’aventurer sur les sables mouvants de la création musicale en compagnie de cet artiste blessé, de ces gens en danger, mettant incidemment en péril le fragile équilibre des choses. La plus grande catastrophe naturelle serait-elle un tsunami intime qui vous laisse seul rescapé au passage du temps ?

«La tentative étant [est] une forme d’achèvement», Cécile Wajsbrot trace sa route littéraire, lentement et sûrement, en lisière des grands courants. La lire, c’est entrer dans un univers singulier et personnel, travaillé par le doute, la quête, l’attente, le passé, l’énigme existentielle. Ses thèmes sont souvent douloureux et poussent le lecteur dans des retranchements insoupçonnés. Mêlant voix intérieures, dialogues, prose narrative musicale et polyphonie envoûtante, elle continue de chercher un passage en tissant des liens, creusant les sillons du silence et du vide pour faire émerger ce qui sépare ou unit, étonne ou émerveille. Passant du trivial au métaphysique et du travail de la création au gouffre du monde, elle contrevient superbement à l’esprit du temps en exprimant, par de simples mots et une architecture singulière, une vive émotion, un sentiment d’harmonie et de beauté au milieu de la confusion, une réflexion passionnante sur les bonheurs et les affres de la création musicale.

Dans ces Conversations avec le maître où les choses les plus profondes sont souvent émises simplement - contrairement au titre un brin pompeux, empreint d’un sérieux qui pourrait faire penser le contraire - flottent, sans attache didactique barbante, des notes aquatiques, de belles rondes symphoniques jouées au cœur des pulsions et des désirs. Dans ce conflit incessant, dialectique et contradictoire à l’image de la vie, elle navigue de l’image à la réalité, de l’impuissance à l’espoir, de l’attente à l’accomplissement. Enfin, et comme de coutume, de l’absence à la présence, du présent au passé. Sincère et lucide, Cécile Wajsbrot s’interroge, entièrement vouée au désir de vivre la littérature en toute liberté, malgré l’air du temps, les vents mauvais, les basses marées. En lutte contre la dictature de l’indifférence, elle étonne, sait renoncer, franchit les frontières, dépasse les contraintes stylistiques, conquiert les espaces vierges traversés de zones incertaines qu’elle parcourt, opiniâtre, avec beaucoup de talent. Brisant les solitudes, défaisant les nœuds de l’encerclement étouffant, elle ordonne à sa manière le chaos, évoque avec justesse nos propres prisons. La ligne de fuite en perspective, la plume sûre toujours en équilibre sur ses doutes, elle signe un roman métaphysique bouleversant, plein d’allant et d’un charme douloureux : «La véritable force est intérieure, c’est elle qui donne le courage de continuer.»

Conversations avec le maître figure dans la sélection romanesque Télérama/France culture 2007 et dans la première sélection du prix Renaudot 2007. Ma chronique est parue dans le n°3 (sept. 2007) du Grognard.

J'ai enregistré cet ouvrage sur CD à l'intention des aveugles et mal voyants de la bibliothèque sonore d'Orsay (91).

 

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Cécile Wajsbrot.

 

 

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