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L'Hydre de Lerne


Éditions Denoël

 

 

La romancière Cécile Wajsbrot ose livrer pudiquement une tranche de vie dans un très beau récit autobiographique. C’est dans la discrétion, loin du tapage et près de la confession, qu’elle se penche aujourd’hui sur son existence à travers celle de son père et de sa tante, tous deux atteints de la maladie d’Alzheimer. L’écrivain, si proche de la langue, de la mémoire individuelle et collective, a vécu de près la perte de la mémoire de ses proches et par-delà même de l’un de ses principaux re-pères. Issue d’une famille juive polonaise exilée en France, elle a suivi dans un journal non daté le quotidien d’une longue déchéance et d’une lente disparition qui interroge la fille et l’écrivain. Avec sincérité et lucidité, Cécile Wajsbrot se penche sur ce qui l’a constituée malgré elle. La famille, elle l’a vécue chèrement, la porte et la supporte tel un fardeau, d’où le titre de l’ouvrage tiré de la mythologie grecque : L’Hydre de Lerne est un serpent aquatique à plusieurs têtes. A peine l’une était-elle coupée que d’autres apparaissaient. Hercule parvint à vaincre le monstre avec l’aide d’Iolaos qui cautérisa chaque blessure, empêchant ainsi que d’autres repoussent.

Entre esthétisme, mensonge et vérité, il est délicat de parler de la famille, difficile de ne pas tomber dans le règlement de comptes ou la reconnaissance démesurée. À l’origine, un étouffement familial dû à des destins fauchés par l’histoire (rafle du Vel d’Hiv, déportation) dont il a fallu s’extraire pour se (re)construire. Le père avait dix-sept ans à son arrivée en France, parlait le yiddish et le polonais mais pas le français. La fille a fait des études, est devenue professeur de français, écrivain puis traductrice d’anglais et d’allemand. « Aux débuts de la maladie, il se croyait responsable de ce qui lui arrivait parce qu’il n’avait pas assez bien appris le français, comme si la langue, se vengeant de son peu d’attention, le désertait. » Cécile Wajsbrot, tiraillée entre compassion, amour et remords, tente d’y voir clair car son enfance et son adolescence furent prises entre deux feux au sein d’un bloc clanique : des parents taiseux et une grand-mère volubile, des critiques mutuelles avec des alliances éphémères ou durables, et de l’amour, certainement, mais qui revêtait des formes impalpables. Elle remonte aux sources, essaie de comprendre, interprète pour donner le change à un chemin de vie difficile qui trouve ses racines dans une famille au parcours compliqué. « On ne parle pas beaucoup de la façon dont les membres d’une famille peuvent se construire et se détruire mutuellement, la façon dont cette structure génère le meilleur et le pire, du fait qu’il faut trouver sa voie au-dehors même si tout retient au-dedans. »

Cécile Wajsbrot touche du doigt ce qui sépare la vie de la mort et la mort de la vie, ce qui les unit, la solitude et l’ultime. Elle partage ses questions, ses solutions et surtout, sa force intérieure, forgée à coup de résilience. C’est dans une langue toujours aussi élégante, sinueuse, hypnotique et respirante, qu’elle se livre, partage ses lectures, ses musiques, son compagnon qui sont autant de tuteurs qui l’aident à tenir, garder le cap, continuer malgré les vents contraires, les coups bas du destin. «  Je poursuis deux baleines blanches qui ne hantent pas les mêmes mers, j’ai toujours senti deux aspirations contraires, la paix et l’aventure, l’errance et l’ancrage ». On la retrouve au plus profond d’elle-même et le lecteur attentif pourra distinguer les germes de ses livres écrits entre temps (Le Tour du lac, Mémorial, Conversations avec le maître) car l’écriture de ce récit a pris dix ans. Le questionnement métaphysique, l’importance de la conscience, le poids du passé, l’écriture ou la vie sont au centre de ce récit. Comment se libérer de nos chaînes, comment pactiser avec l’ennemi ? Peut-être en rêvant, comme le fait Cécile Wajsbrot qui conclut ainsi, dix années plus tard : « Moi, je garde cette image. Quand était-ce — un peu après la mort de mon père, je crois. Je me trouvais dans un état de semi-conscience entre sommeil et réveil, une nuit ou un matin. Mais voilà, mon père flottait dans l’espace comme ces hommes de Folon qui s’envolent dans un ciel d’aquarelle. Il s’élevait lentement, avec une légèreté presque joyeuse et faisait signe — un geste d’au revoir. Comme un évadé narguant ses gardiens. Délivré de toutes les pesanteurs, enfin libre, il souriait. »

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Cécile Wajsbrot.

 

 

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