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L'Île aux musées


Éditions Denoël

 

 

Fouilles en zone interdite


Cécile Wajsbrot continue d’explorer l’œuvre d’art et sa perception en traçant un sillon personnel. Après le métaphysique et bouleversant Conversations avec le maître — une réflexion sur les bonheurs et les affres de la création musicale — elle nous invite à approcher l’univers de la peinture et de la sculpture dans deux huis-clos capitaux se déroulant, l’un à Berlin sur L’île des musées, l’autre au Jardin des Tuileries à Paris. Quatre personnages, simples silhouettes, se dessinent pour incarner deux couples vivant une période de conflit. Ils se séparent lors du week-end prolongé de Pâques pour fuir l’ennui, réfléchir et faire le point sur leurs vies. Durant cette période de transition, de suspens, parenthèse nécessaire pour panser leurs blessures intérieures, les voix énigmatiques des tableaux et des sculptures évoquent l’histoire des lieux chargés d’art et de tragédies. S’y mêlent alors — dans un fondu enchaîné déroutant — celles réelles des personnages, fragiles, en quête de sens, d’amour, de paix, d’avenir. Au milieu d’une foule indifférente et des traces de décombres, se tissent peu à peu des liens timides. Les nœuds se desserrent, le désir naît dans la confidence et les secrets. La vie se teinte lentement d’une lumière nouvelle qui conduira du silence à la parole, à la réconciliation.

Très documenté sur le plan historique et artistique, ce roman mystérieux sur les déchirements du temps et des êtres est un no man’s land littéraire où les ombres ne cessent de hanter les allées du jardin, du musée, et surtout les âmes soumises au poids d’un passé qu’elles aimeraient alléger pour avancer. Des ombres tutélaires, des vestiges de pierres et des fantômes blancs se confondent avec des figures — consciences fortement présentes par leur absence même. L’art, miroir des temps, devient le reflet d’angoisses contemporaines… À quoi sert-il s’il ne peut survivre aux générations ? Est-il une fuite en avant, une porte de salut, un enrobement de la vie ou aide-t-il à la comprendre ? Cette lecture énigmatique invite à se promener au cœur de la déroute et du désir d’accomplissement dans un univers artistique ténébreux. Entrer dans L’île aux musées c’est donc s’installer dans une salle de ciné et en ressortir hypnotisé. C’est tenter d’accommoder sa focale pour estomper la peur du vide et de la solitude qui occupe ces pages. Entendre les questions déchirantes liées aux cicatrices des temps. Repenser la place de l’artiste dans la vie et la société. Tamiser la douleur légitime qui habite les personnages et conserver leur envie d’être pleinement soi, chacun à sa juste place.

On retrouve les questionnements de Cécile Wajsbrot, certains de ses livres, Caspar Friedrich Strasse, Fugue, Conversations avec le maître — par leurs thèmes et la musique poétique — mais aussi Mémorial, par son architecture polyphonique complexe où les voix s’élèvent au cœur d’introspections et de dialogues confinés sciemment dans une nébuleuse. L’écrivain explore la syntaxe, la morphologie, la sémantique, cherchant toujours à approcher une forme romanesque singulière qui restitue une étrangeté tout à fait particulière, proche de celle ressentie à la lecture de Mémorial. Curieuse symbiose au cœur de l’inachevé et des ruines qui séduit le lecteur exigeant. Preuve que le temps fait son œuvre et l’écrivain son chemin dans l’art subtil de conquérir un nouvel espace littéraire. Un puzzle se compose, de façon indistincte mais certaine, confirmant une évolution en marche. Archéologue courageuse, Cécile Wajsbrot fouille en zone interdite, plonge sa plume au cœur des remous sombres des êtres et des temps avec abnégation et talent. Le lecteur parcourt ses labyrinthes sombres entre vigilance et laisser-aller, dédale dans la mémoire et l’oubli, il passe de la victoire à la désertion, de l’urgence au découragement, demeure dans l’antichambre de l’attente et de l’espoir. Marcel Proust n’écrivait-il pas, dans Le Temps retrouvé, que «les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie, mais de l’obscurité et du silence» ? Les vraies questions — parfois sans réponses — ne sont-elles pas celles qui habitent durablement votre conscience, longtemps après avoir refermé un livre ?

J'ai enregistré cet ouvrage sur CD à l'intention des aveugles et mal voyants de la bibliothèque sonore d'Orsay (91).

 

Pascale Arguedas

Lire le dossier sur Cécile Wajsbrot.

 

 

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